Les grands oubliés de la politique culturelle canadienne : les médias, la presse écrite

2018/01/23 | Par Monique Pauzé

L’auteure est députée du Bloc Québécois.

Au mois de décembre, un homme d’une soixantaine d’années entre à mon bureau de circonscription. Il souhaite nous sensibiliser à l’importance de soutenir la presse écrite. Il n’a pas Internet; c’est un choix que cet homme éduqué a fait. Il n’a pas envie de perdre sa liberté, d’être épié et de devenir, comme plusieurs, esclaves des médias sociaux. Il étale ses raisons et ses yeux s’emplissent de larmes. Il s’explique mal comment il est devenu un « citoyen de seconde classe », lui qui a aidé à bâtir le Québec.

« Nous perdons peu à peu le droit d’être informés quand nous n’avons pas Internet, me dit-il. Vous ne savez pas l’effet que ça fait. C’est un peu comme si, en refusant d’avoir une identité virtuelle, on perdait toute notre identité. »  Certains diront qu’on ne peut pas arrêter le progrès, mais je décèle une certaine sagesse dans les propos de cet homme.

Des recherches démontrent que près de sept adultes québécois sur dix utilisent hebdomadairement Internet comme source principale d’information. Or, le cofondateur et PDG de Facebook reconnaissait, le 4 janvier dernier, les « erreurs » de l’entreprise dans la diffusion de contenus problématiques, tels que des propos haineux et des « fake news » sur le réseau social, qui compte près de deux milliards d’utilisateurs sur la planète. Le droit à l’information et la véracité de celle-ci ne sont-ils pas essentiels dans une démocratie digne de ce nom ?

Dans son rapport remis à la ministre Mélanie Joly, en juin 2017 et intitulé Le Miroir éclaté, Forum des politiques publiques de janvier 2017, le Comité du patrimoine canadien semble penser que oui. Il s’est penché sur la perte graduelle d’accès aux actualités et aux nouvelles locales et régionales produites au Canada. Il a recommandé que la ministre Mélanie Joly, sur la base d’une analyse des structures existantes, propose un nouveau modèle de financement, qui s’appliquerait à toutes les plateformes, en soutien au contenu journalistique, incluant celui des journaux papier. Il concluait son rapport en affirmant que le gouvernement du Canada a l’obligation de mettre en oeuvre les mesures nécessaires pour soutenir l’existence de médias libres et indépendants, ainsi que le journalisme local.

Mais où se dirige le Canada actuellement ? À une époque où on multiplie les sources d’information, la ministre Joly les soustrait. Les politiques canadiennes semblent vouloir nous amener dans les bras de Google et autres géants états-uniens. Déjà, nous avons vu Ottawa s'agenouiller devant les géants du web et refuser de percevoir les taxes de vente, privant les Québécoises et les Québécois de revenus substantiels. Le Québec doit se donner le moyen de vivre dans un monde équitable où les richissimes multinationales ne bénéficient pas de passe-droits, dont sont privées les entreprises de chez nous.

 

Une crise sans précédent

La presse écrite se demande comment elle survivra à la plus grande crise de son histoire. Depuis 10 ans, des milliers d’emplois sont perdus Canada. Au Québec, 43 % des emplois dans ce secteur ont été éliminés entre 2009 et 2015. Pourquoi ? Parce que les géants du web n’engagent aucun journaliste et ne produisent aucun contenu, tout en s’accaparant de l’essentiel des revenus publicitaires.

Un tel déséquilibre met en danger la survie de la presse. Aussi, le monde médiatique s’est mobilisé. Au Québec,  la Coalition pour la pérennité de la presse d’information au Québec – formée du journal Le Devoir, du Groupe Capitales Médias, d’Hebdos Québec, du Quebec Community Newspapers Association (QCNA), de TC Transcontinental et The Gazette – qui regroupe 180 journaux, qui informent chaque semaine 6,5 millions de Québécois, soit plus de 80 % de la population, a demandé à l’État la création d’un programme d’aide. « Prenez des risques et nous vous aiderons à réussir », s'est contentée de répondre Mélanie Joly. Fin novembre, prétextant un horaire trop chargé, la ministre Joly n’a même pas daigné rencontrer les représentants de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN) – un regroupement qui compte 6 000 membres regroupés dans 88 syndicats – qui se sont déplacés à Ottawa pour sensibiliser les élus à l’urgence de venir en aide à la presse écrite au pays. Pendant ce temps, les pertes d'emplois se multiplient et l'insécurité s’installe en permanence.

On ne désigne pas la presse et les médias comme le quatrième pouvoir pour rien. Il doit servir de contrepoids aux trois pouvoirs de l'État, que sont l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Je me contenterai de dire que, selon Le Miroir éclaté, Forum des politiques publiques de janvier 2017, 78 % des Canadiens estiment que la démocratie serait en péril si les journaux et les magazines disparaissaient.

Force est de constater que si nos travailleurs de l’information ont de la difficulté à se faire entendre à Ottawa, les géants du web sont en résidence au ministère du Patrimoine. Le registre des lobbyistes de l’an dernier faisait état de 152 rencontres avec les Amazon, Google et Netflix. C'est beaucoup plus qu'avec le milieu culturel québécois pour préparer la nouvelle politique culturelle de Mélanie Joly.

Si la proximité du gouvernement Trudeau avec les lobbyistes de ces multinationales est inquiétante, le manque de transparence l’est tout autant. Une seule communication entre Facebook et les libéraux a été inscrite au registre des lobbyistes alors que, pendant cette période, la page Facebook de Kevin Chan, directeur des politiques publiques de Facebook, indique qu’entre juin et septembre dernier, il a eu au moins quatre rencontres et a participé à deux panels avec des ministres libéraux, dont ceux des Institutions démocratiques des Petites Entreprises, de l'Environnement, des Finances et de la Condition féminine.

On ne peut faire fi non plus des déclarations de la commissaire à l’information du Canada Suzanne Legault, qui ne s’est pas gêné pour accuser Justin Trudeau de lancer de la poudre aux yeux des Canadiens en promettant la transparence, allant même jusqu’à dire que la réforme sur l’accès à l’information qu’il propose représente un recul pour les droits des citoyens.

Si cette réforme avait été en vigueur par le passé, le scandale des commandites n’aurait sans doute jamais éclaté au grand jour, a-t-elle affirmé. Elle en a également profité pour recommander au gouvernement d’assujettir les cabinets du Premier ministre et de ses ministres à la loi d’accès à l’information, ce que Justin Trudeau refuse de faire.

Quand on considère l’ensemble de la situation, on se rend vite compte que nous devons renverser la vapeur. Le citoyen qui s’est présenté à mon bureau de circonscription n’est certainement pas heureux de la position du Canada. Les gens désirent un meilleur accès à l’information, mais aussi une plus grande objectivité. Alors que des journaux libres et indépendants sont à la base de la démocratie, la concentration des médias va dans le sens contraire. Peu d’entre eux présentent une multitude de points de vue et la perspective indépendantiste est trop souvent écartée d’emblée. Imaginons maintenant ce que ce sera avec la concentration mondiale aux profits des géants du web que le Canada semble vouloir favoriser.

Le Québec ne peut pas compter sur les politiques canadiennes. Alors que la démocratie s’éteint au même rythme que la presse écrite, il doit trouver des moyens pour financer une information diversifiée. Il faut reprendre le contrôle de la situation pour assurer la diversité des sources d’information et préserver les emplois.  Ce sont tous des objectifs qui relèvent d’un Québec pays.

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