C’est pas parce qu’on rit…

2018/02/13 | Par Michel Saint-Laurent

De toutes les contrées sur la planète, je doute qu’il y en ait une qui, jour après jour, se bidonne plus que le Québec. Au Québec, le rire est roi! Nos humoristes, par centaines, se produisent à longueur d’année, sur toutes les scènes, petites et grandes. Ils et elles ont leur propre festival, voire bientôt un deuxième. Ces professionnels du rire sont les mieux payés dans ce qu’on appelle, néolibéralisme oblige, l’industrie culturelle (sic). Je veux bien que le rire soit « le propre de l’homme », comme disait Rabelais, mais là, je pense que la dose est un peu forte!

Il y a toutes ces émissions à la télévision telles Infoman, Info, sexe et mensonges, Ici Laflaque, PaparaGilles, Like moi, Les appendices, Deux hommes en or, SNL Québec, Piment fort, Silence on joue, Le Tricheur, Les pêcheurs, et j’en passe, sans oublier Le Bye Bye, messe récurrente du jour de l’An. D’ailleurs, le 31 au soir dernier, il n’y avait à peu près rien d’autre que de l’humour à se mettre sous la dent. Et il s’en rajoute sans cesse de nouvelles. De plus, toutes ces émissions sont, impératifs commerciaux obligent, emmaillotées de publicités toutes plus abrutissantes les unes que les autres…

Il y a aussi le Gala de l’humour et tous les Galas comédie. Même la batterie d’émissions de cuisine est truffée d’ingrédients loufoques tout autant que de sel et de poivre… Pensons à ces « recettes pompettes » avec le tristement célèbre Éric Salvail, clown déchu.

À la radio, les émissions À la semaine prochaine, Parasol et gobelets, Pouvez-vous répéter la question, La soirée est (encore) jeune, Si j’ai bien compris éclatent, semaine après semaine, de ces gros rires gras dans une entreprise visant à faire en sorte que les Québécois se dilatent la rate, sans relâche. Puis, il y a aussi tous ces « shows de chaises », comme Marina Orsini, Deux filles le matin, Les enfants de la télé, Deux gars en or et l’ineffable Tout le monde en parle, où les invités, sous l’œil du fou du roi, rivalisent d’ardeur pour en pousser une bonne et nous faire tomber de notre chaise, bien assis que nous sommes, croupissant de rire… D’ailleurs, tous les politiciens et grands de ce monde, invités à ces émissions, sont morts de rire, car ils savent qu’ils ne risquent rien et qu’ils n’auront aucun compte à rendre en se présentant sur ces plateaux. On s’attendra plutôt qu’eux aussi nous lâchent des blagues. LOL!

On pourra, certes, m’accuser d’être un triste rabat-joie, un sérieux personnage sans sens de l’humour, un handicapé de l’hilarité, ce que je ne crois pas être, mais je me questionne sur ce qu’il y a derrière cette propension à rire et à se moquer de tout. Qu’est-ce qui se cache derrière tout ça? Rions-nous pour ne pas pleurer? N’est-il pas un tantinet disproportionné que les chaînes publiques que sont Radio-Canada et Télé Québec investissent tant de l’argent de nos impôts dans ces productions? Pourraient-ils en mettre un peu plus à couvrir et à investiguer de grands dossiers politiques et sociaux? En riant de tout, sans arrêt, souvent dans des termes bassement orduriers, dans le style « pipi caca », sacres à l’avenant, dans un français bancal, les humoristes et animateurs de tout acabit ne jouent-ils pas, même à leur corps défendant, le rôle d’éteignoirs d’une prise de conscience citoyenne autrement plus pertinente? N’est pas Yvon Deschamps ou Coluche qui veut!

Je sais bien que les humoristes rient, à l’occasion, des frasques de nos politiciens et des  membres de notre élite (sic) dirigeante, mais après qu’on en ait ri un bon coup, que reste-t-il? Que faisons-nous en sortant du théâtre ou en éteignant la télévision? Sommes-nous plus aptes à jouer notre rôle de citoyen éclairé? Les Québécois s’aventurent-ils hors de leurs chaumières pour aller se dilater la rate et après, penauds, retournent-ils chez eux, satisfaits que quelque humoriste se soit bien payé la tête de nos ineptes dirigeants? Ces moments de réjouissance programmés, cette dérision contrôlée, cet absurde omniprésent, nous dédouanent-ils de toute action collective probante afin de rectifier le tir face aux abus de l’oligarchie possédante et tenter d’améliorer la vie en société? Ce rire devient-il alors un genre d’anesthésiant qui nous insensibilise la fibre citoyenne? La question, sérieuse j’en conviens, ne se pose-t-elle pas?

De plus, l’importance surdimensionnée accordée à l’humour nous fait voir, en contrepartie, le peu de place que les grands réseaux accordent à d’autres formes d’art, toutes aussi importantes dans une société, me semble-t-il. Au Québec de la farce mur à mur, le théâtre, la littérature, la danse, les arts visuels n’ont qu’une portion congrue, quand ils en ont une, du temps d’antenne. Les plus vieux se souviendront qu’à une autre époque, révolue, l’émission Les beaux Dimanches, à Radio-Canada, nous offrait théâtre, danse, musique, opéra et, à l’occasion, de l’humour.

Il n’y a peut-être que la musique qui puisse rivaliser, un tant soit peu, avec l’humour bien que souvent, ce ne soit que pour mettre en compétition jeunes et moins jeunes dans ces concours de rivalité, style La voix, Star Académie et Virtuose. Tous ces artistes aspirant à la célébrité instantanée font les frais d’une entreprise de création de vedettes de l’heure qui, le plus souvent, ne dureront que le temps d’un printemps, et hop!, au suivant

Il semblerait ainsi que cet humour, ultra-présent, participe à ce que d’aucuns ont appelé  « la société du spectacle ». L’été venu, le Québec entier devient une immense scène où les festivals et spectacles de toutes sortes se succèdent? J’oserais dire que cette mise en scène boursouflée, ce divertissement incessant, concourent à nous inoculer contre quelque volonté de brasser la cage et de remettre en question l’état des lieux. Nous nous contentons, assez bêtement, de rire et de nous divertir. Aveu d’impuissance?

La culture, une certaine culture consensuelle, au ras des pâquerettes, l’humour en particulier, devient ainsi un exutoire… stérile. C’est la part « des jeux » du duo « du pain et des jeux ». Pendant que la planète s’échauffe, dans tous les sens du mot, les petits Néron que nous sommes se gavent de spectacles. Peu nous choit, aussi longtemps qu’on peut se bidonner… C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle… Finies les folies?

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