Paul Desmarais jr soupçonné d’avoir participé au financement de groupes terroristes

2018/04/26 | Par Pierre Dubuc

Paul Desmarais jr, le PDG de Power Corporation, a comparu devant un tribunal européen pour répondre aux allégations de financement de groupes terroristes par le cimentier Lafarge en Syrie. Il a été interrogé à titre d’actionnaire du Groupe Bruxelles Lambert (GBL), qui détenait à l’époque des faits 20% des parts du cimentier, rapporte le journal français Le Monde, dans son édition du 24 avril.

 

Rappel des faits

Le cimentier Lafarge Cement Syria, une filiale de Lafarge-Holcim, aurait versé à l’État islamique d’importantes sommes d’argent (20 000 $ US par mois) pour assurer la protection de son usine de Jalabiya, à 87 kilomètres de Rakka.

Le conglomérat Power Corporation de la famille Desmarais était l’actionnaire principal du géant Lafarge-Holcim par le biais de sa filiale Pargesa et le Groupe Bruxelles-Lambert, contrôlé indirectement par les familles Frère de Belgique et Desmarais de Montréal. Paul Desmarais Jr., cochef de la direction de Power Corp, siège d’ailleurs au conseil d’administration de Lafarge depuis 2008.

Suite aux premières révélations du journal Le Monde, une enquête préliminaire a été ouverte par le tribunal de Paris, en juin 2016, sur les « relations financières illicites entre la France et la Syrie ». 

Le cimentier Lafarge – qui a fusionné en 2015 avec le groupe suisse Holcim – aurait investi 680 millions de dollars pour la construction de cette usine, la plus importante du Moyen-Orient, entrée en fonction en 2010.

Avec la complicité des autorités françaises, l’entreprise aurait « arrosé » de milliers d’euros les différents groupes terroristes, qui se sont succédé aux abords de l’usine, pour acheter la paix et maintenir les opérations. Ce fut d’abord le Front Al-Nosra, qui a ensuite prêté allégeance à Al-Qaida, puis l’État islamique (EI).

Aujourd’hui, la justice se demande si ces agissements n’ont pas été cautionnés par les actionnaires.

 

Desmarais sous écoute

Lors de leur audition, les actionnaires ont nié toute responsabilité. Selon eux, le Groupe Bruxelles Lambert avait une approche strictement financière des activités du cimentier, et aucune information ne serait remontée jusqu’à eux concernant ses agissements en Syrie. Les enquêteurs questionnent ces affirmations.

Durant le mois qui a précédé leur audition, la police belge a placé sous écoute quatre des administrateurs du Groupe Bruxelles Lambert, dont Paul Desmarais jr. Le journal Le Monde a pris connaissance des transcriptions de ces écoutes.

Selon les propos interceptés, les administrateurs ont admis qu’on pourrait reprocher au  conseil d’administration d’être « resté passifs, de ne pas avoir été curieux », mais l’un d’entre eux reconnaît que le c.a.  « a joué au naïf parce que ça l’arrangeait bien ».

Dix jours avant leur audition, un des administrateurs a proposé aux quatre autres de se rencontrer « pour avoir les mêmes réponses sur les questions génériques », tout en s’interrogeant sur leur marge de manœuvre face aux enquêteurs. « Il vaut mieux dire ‘‘je ne m’en souviens plus’’ ou mentir par omission? », se demande l’un d’eux avant de trancher : « Le plus simple, c’est toujours de dire ‘‘je ne savais pas’’, et c’est la vérité. »

Le journal Le Monde trouve que cette ligne de défense « n’en soulève pas moins de sérieuses questions sur la gouvernance de Lafarge et le manque de curiosité de son principal actionnaire », avant de rappeler que « seule multinationale à être restée en Syrie à partir de fin 2012, alors que le pays sombrait dans le chaos, le cimentier est soupçonné d’avoir versé plusieurs millions d’euros à des groupes armé, dont l’organisation État islamique, pour éviter d’abandonner son usine à 680 millions de dollars sortie de terre deux ans plus tôt ».

Le journal cite un compte rendu du comité de sûreté de l’entreprise, daté du 11 septembre 2013, qui parle d’une « taxe » réclamée par l’État islamique pour « autoriser le passage des camions et des véhicules », et rapporte que les enquêteurs notent aujourd’hui que « plusieurs comptes rendus transmis par les avocats de LafargeHolcim en novembre 2017 sont manquants, notamment ceux des mois de novembre et décembre 2013. »

« La veille de la réunion du 11 septembre 2013, poursuit Le Monde, trois administrateurs de GBL – Gérard Lamarche, Ian Galienne et Paul Desmarais – avaient rencontré le PDG de Lafarge, Bruno Lafont, pour faire un point sur les activités du groupe ». Mais le compte-rendu ne mentionne la Syrie qu’à une seule reprise pour préciser que le pays se « stabilise ».

Face à cette « absence vertigineuse d’informations », les policiers belges s’interrogent : « La question se pose de savoir si les informations reprises dans les comptes rendus des comités de sûreté de Lafarge SA étaient ou non portées à la connaissance du comité d’audit ? En cas de réponse positive, il y aurait lieu de se demander pour quelles raisons ce comité d’audit aurait évité de reprendre des informations concernant les difficultés/risques encourus en Syrie. Dans le cas contraire, il y aurait lieu de se demander pour quelles raisons le comité d’audit n’aurait pas été informé ? »

C’est une histoire à suivre, mais sûrement pas dans les pages de La Presse+. La famille Desmarais est propriétaire de La Presse. Dans ce cas-ci, on pourra parler de La Presse-.

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