Perspectives de paix sous l’ombre des armes nucléaires indo-pakistanaises

2018/05/17 | Par Pierre Jasmin

L’auteur est membre de l’exécutif de Pugwash Canada

Le 12 mai après-midi, le Centre sur l'Asie du sud (CERAS) recevait dans son magnifique local de la rue Rachel deux personnalités membres des Conférences Pugwash pour la science et les affaires mondiales invitées à commenter les perspectives de paix dans la région du Sud-Ouest asiatique et dans le monde, sous l’ombre des armes nucléaires indo-pakistanaises.

Le physicien Abdul Hammed Nayyar, retraité du Département de physique de l'Université Quaid-i-Azam d'Islamabad (Pakistan), chercheur scientifique à l'Université de Princeton et membre du corps professoral de LUMS (Université des sciences de gestion de Lahore), était en vedette, en face de celui qui écrit ce compte-rendu et d’un modérateur, choisi avec souci d’équilibre : le professeur Mritiunjoy Mohanty, membre de la faculté de l'Institut indien de gestion de Calcutta et membre du Forum des peuples du Pakistan et de l'Inde pour la paix et la démocratie.

Entre ces trois chercheurs pacifistes, l’entente fut totale, malgré le sujet polémique, disons même explosif, des tensions entre l’Inde et le Pakistan. Dans les deux heures que durèrent ces échanges respectueux, y compris avec la salle à l’attention soutenue, jamais le sujet de la religion, musulmane, bouddhiste ou chrétienne, ne fut abordé. Car ce sont plutôt les politiques nationalistes exacerbées qui se rendent coupables de la fierté fanatique pro-nucléaire, défendue au Pakistan par le principe de « deterrence » (ou dissuasion d’attaquer) envers l’Inde, qui elle-même l’évoque surtout contre la Chine.

On sait que l’armement nucléaire des deux pays fut élaboré à partir des CANDUS fournis en assistance civile par le Canada, le tout débutant aussi tôt que 1954 à partir du NRX de Chalk River (le sujet prêta à une digression informant le public des menaces qu’y fait poser sur notre eau potable le plus récent projet du gouvernement Trudeau[1]). Les deux conférenciers Pugwash (Pakistan et Canada) ont fait fi de la mise en garde de l’organisme mondial de ne pas mêler nucléaire civil ET militaire, car dans les faits ils sont inextricablement liés, comme l’a démontré la capacité des deux pays de se doter dans les vingt dernières années de 190 armes nucléaires pour l’Inde, de 210 pour le Pakistan, pays sans doute coupable d’avoir fourni « la recette » à la Corée du Nord et à l’Iran.

On a rappelé que même si l’Inde et le Pakistan ont proféré des menaces d’annihilation nucléaire l’un contre l’autre et refusé de signer le Traité de non-prolifération (ONU), ils ont pu profiter, l’Inde en particulier, de livraisons d’uranium canadien et américain hors-la-loi. L’hypocrisie du Canada à cet égard expliquerait en partie pourquoi le Pakistan fait obstacle à la signature du projet de Traité sur l’interdiction de la production de matières fissiles (TIPMF), avancé par le Canada, qui préside un groupe d’experts des Nations Unies sur son élaboration et dont la ministre Freeland tire fierté, même si on  n’y observe aucun progrès depuis vingt ans. Pourquoi le gouvernement Trudeau refuse-t-il de signer le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires, même s’il trouve le courage de dénoncer la déchirure de l’entente nucléaire avec l’Iran par Donald Trump, applaudie par Israël et l’Arabie saoudite? Cette phrase est sciemment aussi confuse que la politique canadienne…

Les trois chercheurs invités, pakistanais, indien et canadien, ont estimé que Tchernobyl et Fukushima ont clairement démontré que tant qu’elle n’aura pas trouvé de solution quant à l’entreposage ou l’élimination sécuritaire de ses déchets, certains d’entre eux radioactifs pour un million d’années, l’énergie nucléaire ne constitue pas un palliatif au problème des gaz à effets de serres, qu’elle augmente par ses pollutions en général et surtout par les sommes considérables consenties, alors que les deux pays sud-asiatiques ont des besoins criants en éducation et en santé, en particulier si on considère le problème criant d’eau potable.

À la question à savoir si les efforts en vue de l’éducation des filles par Malala Yousufzai, prix Nobel de la Paix 2014, faisaient une différence, le chercheur pakistanais a répondu que malgré sa visite éclair au pays il y a un mois et demi, le fait que la militante n’y réside pas fait peu avancer le généreux projet, auquel s’associe l'Indien Kailash Satyarthi, mais auquel s’opposent « les méchants » Taliban (selon la classification tirée par les cheveux par les dirigeants politiques pakistanais entre « bons » et « méchants » Taliban). Le pouvoir  utilise d’ailleurs des Taliban dans sa lutte au Cachemire, ce qui envenime les relations indo-pakistanaises. Nous avons loué les courageuses conférences organisées par le secrétaire-général de Pugwash, Paolo Cotta-Ramusino (avec sans doute de « bons » Taliban?) afin de faire avancer la paix en Afghanistan, alors que la multiplication des attentats sanglants à Kaboul, pourtant occupée par des forces militaires qui prétendent y assurer la sécurité, en démontre l’échec patent. Pourquoi n’a-t-on pas compris qu’après les Soviétiques en 1979, tous les efforts d’y imposer la paix par la force militaire ont lamentablement échoué? Veut-on d’ailleurs vraiment comprendre ou simplement y assurer cyniquement un terrain d’expérimentation pour le complexe militaro-industriel, qui maintient d’ailleurs au pouvoir les dirigeants pakistanais, loin de l’indignation des Occidentaux privée de reportages de journalistes crédibles (non-embedded)?

Enfin, deux projets suscitent plus d’interrogations que de satisfaction technologique : la technologie dans l’espace de l’Inde vue avec suspicion par le Pakistan et les deux tracés éventuels de la route de la soie où la Chine veut investir des dizaines de milliards de $ alors que l’Inde et le Pakistan luttent pour en profiter. Quant aux rapprochements pakistano-chinois, indo-russes, l’appartenance des deux pays à l’Organisation de Coopération de Shanghaï est trop récente pour qu’on puisse en tirer des conclusions politiques.

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Deux réactions à la conférence, la seconde APRÈS, la première AVANT qu’elle ait eu lieu, par l’ex-président de Pugwash Canada, David Harries :

Objet: speaking on peace panel on 20th anniversary of testing of nuclear weapons by India and Pakistan

Pierre,

Given the current economic, political and military context in, and for, each of India and Pakistan, including the assassination attempt on the Pakistan Interior Minister, I hope the panel will address the relationship of the two countries in terms of plausible consequences for peace and security in the region and more widely.

David

Of course, David, this suggestion of yours will be taken in account, as well as those of our other colleagues from Pugwash.

Pierre.

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14 mai 2018 13:36

Cher Pierre,

Many, many thanks for Saturday.

You came all the way from Magog (and then back again) and made an invaluable contribution to that afternoon on "20 Years of Nuclearisation..."

That evening, and yesterday as well, I heard from people who were impressed

and really appreciated the information and the exchange.  It's a testimony to the

long commitment of Nayyar and yourself to the work for peace and de-nuclearisation. 

Thank you so much, warmest wishes,

Dolores Chew

Centre des Femmes Sud-Asiatiques de Montréal (CERAS)

 

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