Appuyons le Manifeste québécois pour la démondialisation

2018/05/18 | Par Pierre Dubuc

Il y a quelques années, Monsieur Parizeau avait qualifié de « champ de ruines » l’état du mouvement souverainiste. Aujourd’hui, nous pourrions plutôt parler de « champ de cendres ».

Que la situation au Bloc Québécois ait dégénéré en un faux débat idéologique entre les tenants de la « promotion de l’indépendance » et les partisans de la « défense des intérêts du Québec » est révélateur de la régression du mouvement souverainiste. À Québec, la situation n’est pas plus rose. Depuis 2005, les changements de chef successifs, avec comme facteur déterminant de leur choix leur statut sociologique (un jeune : Boisclair; une femme : Marois; un homme d’affaires : PKP), et la mise au rancart du référendum (Lisée) ont accompagné la chute de popularité du Parti Québécois, sans que la solution de rechange, aux yeux de certains, c’est-à-dire Québec Solidaire, arrive à prendre son envol. Aujourd’hui, selon les derniers sondages, les voix combinées du PQ et de QS totalisent à peine 30 % des intentions de vote, soit moins que l’appui à l’option indépendantiste au sein de la population.

Que de 30 à 40 % des Québécoises et Québécois, selon les sondages, croient toujours en la nécessité de l’indépendance témoigne d’une conscience aigüe, parmi une large couche de la population, de la discrimination, de la marginalisation et de l’oppression du Québec au sein du Canada. Mais, qu’une bonne proportion d’entre eux ne croit plus possible la réalisation de ce projet de faire un pays illustre bien que, au-delà du leadership des partis souverainistes, les ressorts historiques du mouvement indépendantiste sont brisés.

Le mouvement souverainiste moderne est né, au cours des années 1960, dans le contexte du démantèlement des empires coloniaux de l’après-guerre et des promesses d’un nouvel ordre international qui l’accompagnait. À cette époque, comme toujours au cours de son histoire, le Québec s’inscrivait dans un courant idéologique et politique mondial. C’était la décolonisation dans les années 1960, tout comme les indépendances nationales en Amérique latine et le « printemps des peuples » en Europe, lors de la Rébellion des Patriotes de 1837-1838.

Mais le Québec n’a pas été balayé que par des vents progressistes. Après la défaite des Patriotes, la vie politique a été dominée pendant plus d’un siècle par l’aile ultramontaine de l’Église catholique, qui prêchait la primauté du pouvoir religieux sur le pouvoir étatique. Ainsi, Henri Bourassa a mis fin à son combat nationaliste après avoir été prié de le faire par le pape Pie XI, lors d’une audience en 1926. Plus récemment, nos élites politiques, souverainistes compris, ont capitulé devant la déferlante néolibérale et la mondialisation. André Boisclair, s’inspirant du « New Labour » de Tony Blair, voulait rompre avec le mouvement syndical, Pauline Marois prônait « l’enrichissement individuel » et PKP portait fièrement le titre de « roi des lock-out ».

Aujourd’hui, la régénérescence du mouvement souverainiste exige plus que des changements cosmétiques ou de leadership. À cet égard, il faut saluer la publication du Manifeste québécois pour la démondialisation par Éric Martin, Simon-Pierre Savard-Tremblay et Jonathan Durand-Folco. Éric Martin est l’auteur d’un important essai, Un pays en commun. Socialisme et indépendance au Québec (Écosociété), que nous avons salué dans les pages de l’aut’journal. Après le Souverainisme de province (Boréal) et L’État succursale (VLB éditeur), Simon-Pierre Savard-Tremblay vient de publier Despotisme sans frontières (VLB éditeur), dans lequel il propose une excellente synthèse des ravages du nouveau libre-échange. Quant à Jonathan Durand-Folco, il a publié À nous la ville ! Traité de municipalisme (Écosociété).

Face à la perte de pouvoir des collectivités aux mains des instances supranationales, à l’accentuation des inégalités sociales et à la crise écologique, les auteurs du Manifeste réhabilitent la question nationale et la souveraineté du peuple. Leur perspective englobe les questions nationales québécoise et autochtone, mais prend également une dimension internationale. « Démondialiser ne signifie pas couper nos liens avec les autres peuples, écrivent-ils, mais remplacer une logique de guerre économique par une logique de coopération et de solidarité humaine internationale. »

Leur proposition est extrêmement rafraîchissante et stimulante parce qu’elle remet au premier plan la question nationale dans un discours de gauche. On doit, en effet, reconnaître qu’au cours des dernières années, la critique de la mondialisation, associée à la réhabilitation de la nation, a surtout été le fait de la droite et de l’extrême-droite européennes, avec ses relais au Québec.

Depuis des décennies, la gauche a surtout fait la promotion de « l’altermondialisme » avec ses forums sociaux mondiaux et son slogan « Un autre monde est possible ». Cette gauche critiquait le néolibéralisme, le libre-échange et les institutions internationales comme s’ils étaient l’émanation d’un super-impérialisme mondial sans attaches nationales, reflétant ainsi une conjoncture internationale particulière. L’altermondialisme a vu le jour au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la dislocation de l’URSS, qui laissait présager un monde unipolaire, dominé totalement par les États-Unis. Cette gauche a voulu y opposer un « autre monde », tout aussi globalisant. À l’impérialisme unique, on ne pouvait, croyait-on, qu’opposer une « révolution mondiale ». L’appellation « altermondialiste » illustrait bien cette orientation. Elle a délogé le terme « internationalisme » dans le discours de la gauche, biffant sans qu’on y prenne garde le concept de nation, avalisant sans s’en rendre compte le nivellement culturel et l’érosion des nations par l’impérialisme.

Parallèlement, dans un contexte où la lutte pour le socialisme a été déclassée par suite de l’effondrement du bloc soviétique, l’opposition à la mondialisation prenait la forme du fondamentalisme religieux dans plusieurs pays. À l’impérialisme, on n’opposait plus la promesse d’un monde socialiste, mais un retour en arrière au féodalisme. La roue de l’Histoire faisait marche arrière. Les idéologues de l’impérialisme l’ont consacrée sous l’appellation « choc des civilisations » (Samuel P. Huntington).

Dans cette réécriture de l’histoire, la guerre d’indépendance de l’Algérie, par exemple, n’est plus une lutte de libération nationale, une lutte démocratique pour le socialisme, mais un simple épisode dans l’affrontement séculaire entre l’Islam et la Chrétienté. De même, les habitants du Maghreb sont désormais identifiés selon leurs croyances religieuses plutôt que par leur caractère national. On les qualifie de musulmans plutôt que de Marocains, Algériens ou Tunisiens. C’est un recul incalculable, car l’avènement des nationalités a marqué un progrès considérable dans l’histoire de l’Humanité.

Aujourd’hui, sous l’effet de la loi du développement inégal du capitalisme, le monde unipolaire a cédé la place à une concurrence féroce entre les grandes puissances, dont le nationalisme de droite est le reflet dans le domaine des idées. Face à cela, il s’impose de remettre au premier plan les valeurs de l’internationalisme, autant dans le monde du travail que national. Aussi, c’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous joignons notre voix aux auteurs du Manifeste pour appeler « à l’union des démondialistes au Québec aussi bien que dans tous les pays afin de reconstruire un ordre politique et économique fondé non pas sur l’exploitation prédatrice des peuples, mais sur la liberté, la justice, le respect des cultures et celui de la nature ».

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