Refus Global au Musée d’art contemporain de Baie St-Paul

2018/08/10 | Par Pierre Jasmin

Artiste pour la paix, 9 août 2018

Le Musée présente jusqu’au 4 novembre 2018 deux expositions magnifiques, la première sur Tapies, un Barcelonais dont j’ignorais l'existence, alors que des extraits de ses œuvres à thématiques de paix universelle sont souvent aussi émouvants que les chefs d’œuvre incontestables des Dali, Miro et Picasso. Merci à la commissaire Patricia Aubé!

Mais surtout, bravo au Musée et à la commissaire Anne Beauchemin, pour l'expo à l’occasion du 70e anniversaire du Refus Global, à la barbe des grands musées québécois qui ont incompréhensiblement raté ce sujet pourtant incontournable. Les chefs d'œuvre de Borduas rassemblés illuminent l'espace de ce (très laid) musée qu’on quitte, grâce à la magie des deux expos, avec l’âme qui chante dans les rues animées de Baie St-Paul, puis dans la céleste et fluviale campagne de Charlevoix!

À côté de textes un peu verbeux sur la carrière de Paul-Émile Borduas (je ne suis pas fier de l'entrevue à Radio-Canada de ma mythique et généralement passionnante et passionnée tante Judith Jasmin avec Monsieur Borduaze, sic!), on trouve des œuvres dont certaines m’ont rappelé l’enchantement de mes années 60, alors que je fréquentais Nathalie, fille du docteur Alphonse Campeau qui avait acheté à Saint-Hilaire la maison bâtie par le peintre, y compris une bonne douzaine de ses toiles clairsemées sur ses murs!

Dans un coin discret de l’exposition de Baie St-Paul, on trouve un poème fulgurant écrit par de turbulents (ne l’étions-nous pas tous, pour notre plus grand bonheur?) étudiants en 1968 en hommage au Refus Global dont le texte, moins révolutionnaire et plus suranné, avait pourtant provoqué, par décret des autorités duplessistes, l'exil de Borduas, d’abord à New York puis à Paris : il a terriblement souffert de cet ostracisme, mais moins que ses disciples Marcel Barbeau et Suzanne Meloche, alors contraints à l’indigence la plus abjecte. Quelle idée porteuse, donc, d'avoir invité le 3 août la petite-fille de Suzanne,  Anaïs Barbeau-Lavalette, autrice de la Femme qui fuit, et d'avoir projeté la veille son film Inch'Allah qui lui avait valu notre attention émerveillée et la récompense de l'Artiste pour la Paix de l'Année en 2013!

Bravo à l'équipe si vivante et allumée de ce musée qui a su se mettre, rare conjonction, au diapason du 36e symposium du 26 juillet au 26 août intitulé l'Art et le politique situé à l'arrière du Musée, pour la tenue duquel on doit remercier la directrice artistique Sylvie Lacerte.

3 août 2018 Au téléphone du Musée où, à ma demande, on est allé chercher Anaïs.

« Allô, Pierre?

- C’est Anaïs?

- Oui, comment savais-tu que j’étais ici? Où es-tu?

- À Magog, mais je suis passé par le Musée d’Art contemporain de St-Paul il y a deux semaines avec ma famille et j’y ai lu que tu donnerais une conférence à 16h 30 aujourd’hui pour laquelle je tenais à te souhaiter bonne chance, alors j’ai pris une chance.

- Il est seize heures et dix et j’allais justement me diriger vers le Symposium.

- La dernière fois qu’on s’est parlés, c’était quand ébloui par La femme qui fuit qui venait tout juste de paraître, j’avais tenu à te signifier mon enthousiasme (comme récemment sous le choc du CD de ton chum Émile Proulx-Cloutier, je lui avais écrit un courriel superélogieux…, aurais-je pu ajouter).

- Merci, c’est super fin. Quelle surprise extraordinaire, je suis émue!

- C’est moi qui le suis de pouvoir te parler. Juste un conseil : ne manque pas dans cette exposition si riche de lire un poème créé par des étudiants en 1968 en hommage au Refus Global : c’est du feu!

- Je te l’enverrai après l’avoir trouvé et photographié! »

 

Anaïs Barbeau-Lavalette

Le voici, avec son titre Manifeste AGI – Place à l’orgasme! et avec l’avertissement qu’il s’agit d’un texte de 1968 avec des relents machos (que je dois assumer, vu que quatre ans plus tard, à Los Angeles, j’écrirai à propos du deuxième mouvement de l’opus 106 de Beethoven à Henry Miller, que son œuvre m’en avait inspiré la signification humoristique du héros prométhéen à cloche-pied; il m’avait alors fait l’honneur d’une longue réponse et d’une invitation chez lui à Pacific Palisades!)

Comme elle n’a pas encore eu l’occasion de me l’envoyer, c’est à Anithe de Carvalho[1] que j’ai demandé de le faire pour moi : Réagissant à ma critique du manifeste, Anithe écrit : « beaucoup de choses y sont encore très actuelles, d'autres moins vu le contexte. C'est un Manifeste, Manifeste agi, donc il doit faire Table rase. De là, le ton agressif et le mot Mort répété. Macho…? À la fin avec le terme Érection, peut-être. Mais le manifeste reprend l'idée d'émancipation sexuelle qu'on trouve omniprésent dans le surréalisme. Rappelons que les artistes, flambant nus, ont le 8 décembre osé réciter ensemble ce texte à l'église Notre-Dame, interrompant la messe cérémoniale d'investiture des Chevaliers de Colomb du Saint-Sépulcre! Le sculpteur André Fournelle[2] était du collectif, Monique Duplantie aussi, des gens calmes et très gentils et aucunement machos ni violents. »

Donnons au crédit des autorités québécoises d’alors (Union Nationale, pourtant) de n’avoir pas réagi avec la même véhémence et la même répression pénitentiaire que Poutine utilisera 44 ans plus tard, suite à l’irruption du groupe punk féministe Pussy Riot dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou! Trois de leurs membres ont été brutalement arrêtées et longuement emprisonnées pour y avoir chanté une "prière punk" demandant à la Vierge Marie de "chasser" Vladimir Poutine.

 


  [1] Enseignante en histoire de l’art au CEGEP Saint-Laurent, Anithe que j’ai pu contacter rapidement grâce au peintre Marcel Saint-Pierre dont elle est la compagne, m’a envoyé de Baie Saint-Paul le document ci-haut, qu’elle avait intégré, a-t-elle précisé, à son livre paru suite à son doctorat de la Faculté des arts de l’UQAM : Art rebelle et contre-culture - Création collective underground au Québec. La voilà heureuse de diffuser ce document dont la copie originale, cadeau de Marcel, orne son mur.

[2] En 1968, il venait d’accompagner en Europe Marcelle Ferron APLP2001, pour des recherches sur une technique combinant le verre et le métal.

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