La signification politique de Slav et Kanata

2018/09/07 | Par Pierre Dubuc

Au cours de l’été, j’ai eu l’occasion d’effectuer la visite guidée de la ville de Québec que propose Aly Ndiaye, alias Webster, sur le thème de la présence noire.

Né d’un père sénégalais et d’une mère québécoise, Webster est un féru d’histoire, qui met à profit ses talents de communicateur pour nous faire partager sa passion. La visite guidée est très instructive. On y apprend, par exemple, que Champlain était accompagné, lors de son voyage en Acadie, en 1606, d’un Noir, Mathieu Da Costa, qui lui servit d’interprète auprès des Micmacs.

Cependant, le parcours touristique prend rapidement une autre dimension, moins glorieuse, en abordant la présence de l’esclavage en Nouvelle-France. Devant différents édifices patrimoniaux, Webster souligne la présence de propriétaires d’esclaves célèbres, des évêques, des religieuses, des hommes politiques, etc. Ces informations ne sont pas nouvelles. La plupart sont tirées de l’ouvrage L’Esclavage au Canada français, publié en 1960 par l’historien Marcel Trudel, comme le reconnaît Webster.

Je recommande la visite guidée de Webster à tous les Québécois. C’est l’occasion de connaître un pan méconnu de notre histoire. Cependant, j’ai ressenti un malaise certain au cours de la visite parce que l’auditoire était très majoritairement composé de visiteurs étrangers, dont une majorité de Noirs d’Afrique de l’Ouest et de Haïti.

Webster a eu beau expliquer que la Nouvelle-France n’était pas une économie esclavagiste, que la grande majorité des esclaves étaient des domestiques, que sur les 4 185 esclaves dénombrés sur une période de 125 ans, 65 % étaient des autochtones et 35 % des Noirs, tout en resituant le tout dans l’histoire plus générale du Québec en racontant la conquête britannique, la Rébellion des Patriotes et l’origine du qualificatif de « Nègres blancs » accolés aux ouvriers québécois au milieu du XXe siècle, il n’en reste pas moins que je me demandais si l’image que retiendraient du Québec ces visiteurs étrangers ne serait pas celle d’une société esclavagiste. (Cela se serait sans doute avéré, si cela avait été leur seul contact avec l’Histoire du Québec. Heureusement, ce n’était pas le cas.)
 

Slav et Kanata

Tout, en fait, est une question de perspective. C’est aussi une impression de perspective biaisée qui se dégage du débat entourant les productions Slav et Kanata. Que la minorité noire soit victime de racisme est indéniable. Tout comme le fait que les Autochtones aient été et soient toujours colonisés. Que les deux groupes aient profité de l’absence physique de membres de leur communauté dans les deux productions théâtrales pour intervenir sur la place publique est explicable. Inadmissible, cependant, d’avoir injurié les spectateurs et la directrice du TNM en la qualifiant de « maîtresse de plantation ». Tout aussi inadmissible, que les deux producteurs, le Festival de Jazz de Montréal, dans le premier cas, et des producteurs américains, dans le second, aient capitulé devant la campagne menée dans les réseaux sociaux.
 

Une tradition perdue

Les relations entre la nation québécoise, la minorité noire et les Autochtones n’ont jamais été simples. Elles ont été traversées par des tensions, des contradictions internes et des conflits idéologiques. Sean Mills en fait une analyse fouillée dans son livre Contester l’empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972 (Hurtubise). Il rappelle le dynamisme des militants et intellectuels noirs, qui ont accueilli à Montréal, en 1968, « le plus grand congrès du Black Power à se tenir à l’extérieur des États-Unis ». Il souligne également l’événement marquant qu’a été l’occupation du centre informatique de l’université Sir George Williams, en 1969, pour dénoncer la discrimination raciale dans la notation des étudiants. Sean Mills soutient « qu’à Montréal, les idées progressistes traversaient les frontières linguistiques et ethniques, et que les groupes protestataires profitaient des analyses des uns et des autres ».

Cela était possible parce que les différents groupes se référaient à l’idéologie de la décolonisation, s’inspiraient de l’exemple de Cuba et du mouvement des droits civiques aux États-Unis, avec en toile de fond un mouvement syndical québécois extrêmement combatif.

Aujourd’hui, les références idéologiques sont bien différentes. Des groupes de Noirs se réclament d’idéologies identitaires ciblant « l’homme blanc et la femme blanche » comme l’ennemi. Leur idéologie et leurs actions doivent faire l’objet de critiques. Mais il y a un problème lorsque celle-ci est dominée par des chroniqueurs comme Mathieu Bock-Côté, qui monte aux barricades pour vilipender « cette extrême gauche identitaire et racialiste » et ces gens qui « veulent importer au Québec les combats de Black Lives Matter ».


Le vieux monde

Mais Bock-Côté s’inscrit lui-même dans un courant international bien particulier qu’il « veut importer au Québec ». Dans un ouvrage récemment paru, Le vieux monde est de retour. Enquête sur les nouveaux conservateurs en France  (Stock), l’auteur, Pascale Tournier, présente Bock-Côté comme une des « têtes de pont les plus connues » de ce mouvement conservateur.

Elle mentionne pas moins de vingt fois le nom de Bock-Côté et décrit ainsi son influence : « De passage à Paris pour une semaine, l’essayiste québécois de 37 ans est très sollicité. Table ronde au siège des Républicains pour aider la droite à construire sa colonne vertébrale idéologique, déjeuner avec Laurent Wauquiez et une vingtaine de parlementaires et participation au meeting de Sens commun (…), son agenda est effectivement plein. Sans oublier ses tribunes régulières dans le Figaro Vox, le journal Causeur, Valeurs actuelles, Le Point, sur France 2, son blogue et ses tweets en rafale. Le sociologue s’est taillé une place quasi incontournable dans le débat intellectuel français ».

Ce courant, raconte Pascale Tournier, a permis à la droite culturelle française un « renouveau sans précédent ». Ses membres revendiquent leurs racines et leur culture chrétienne face à la montée de l’islam, avec un intérêt particulier pour les chrétiens d’Orient qui sont, selon Bock-Côté,  « les gardiens des racines spirituelles de l’Occident ». Leur sort toucherait, affirme-t-il, « les plis les plus intimes de ce qu’on pourrait appeler notre conscience de civilisation ». Pascale Tournier rappelle que ce sont les milices phalangistes chrétiennes, alliées d’Israël, qui ont massacré les réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila.

Selon Pascale Tournier, « ce lien entre les mouvances d’extrême droite et la question des chrétiens d’Orient n’a rien d’étonnant. Jusqu’au début des années 2000, le sujet mobilise les milieux catholiques ultras, parce qu’il croise l’histoire des croisades pour sauver Jérusalem et celle de la monarchie française ».

Les nouveaux conservateurs ont réhabilité le monarchiste Charles Maurras, en l’associant au Général de Gaulle, le héros de Bock-Côté, car, avec l’élection d’un président, « la monarchie serait même la face cachée, mais évidente de la Ve République ».


Retour à Miron

Un ami sociologue aimait résumer ainsi la hiérarchisation des oppressions. Quand il y a trois groupes dans une société, un groupe dominant, un groupe dominé qui opprime lui-même  un troisième groupe, il se produit souvent une alliance entre les premier et troisième groupe contre le deuxième. C’est ce qui s’est produit lors de la présentation de Slav.

Pour renverser l’ordre des choses, il faut établir une alliance entre le deuxième et le troisième groupe contre le premier. Ce n’est pas avec « le retour au vieux monde » de Bock-Côté que nous y arriverons. Nous devons plutôt nous inspirer de l’approche, qui a été celle de la Révolution tranquille, que résume Gaston Miron, dans un texte que nous a fait parvenir Victor Teboul.

Dans une entrevue accordée à Jacques Picotte, en mai 1972, pour la revue juive Nouveau Monde, Miron déclarait, après avoir précisé qu’il était venu à l’indépendance par le socialisme : « Le nationalisme d'avant 1950 recouvrait la spécificité du culturel (la langue et la culture). La langue, les traditions religieuses – car la culture pour un peuple colonisé se confond longtemps avec la religion – constituaient un ensemble de valeurs refuges. Le néonationalisme, c'est en 1960 qu'il reçoit définitivement son élan. Pour lui, la culture ce n'est pas seulement la spécificité culturelle, c'est aussi un fait anthropologique global (c'est-à-dire toutes les structures, économique, politique, sociale, etc., qui constituent l'existence d'un peuple). »

L’indépendance et le socialisme, c’est à nouveau la voie que nous devons emprunter pour rétablir des relations avec les communautés noire et autochtone et combattre ensemble l’empire anglo-saxon nord-américain.

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