Conflit à TVA : PKP, encore une fois, au cœur de la « question de l’urne »?

2018/09/13 | Par Pierre Dubuc

Selon de nombreux commentateurs, Pierre Karl Péladeau a été responsable de la défaite du Parti Québécois en 2014 avec son poing levé et sa profession de foi indépendantiste. Une analyse partagée par Jean-François Lisée, qui a conduit à la mise au rancart de l’indépendance, comme on le constate de façon flagrante au cours de la présente campagne électorale.

Aujourd’hui, PKP revient à l’avant-scène politique sous une bannière plus familière : l’antisyndicalisme. Son entêtement à vouloir se débarrasser du Syndicat des employé(e)s de TVA (SCFP-FTQ), par attrition de ses membres, risque de provoquer une grève ou un lock-out, dès le 22 septembre, avec le recours à des « travailleurs de remplacement », plus communément dénommés scabs.

 

Pas d’entente, pas de soirée électorale 

Réjean Beaudet, le président provincial du Syndicat, qui représente plus de 1000 membres permanents et temporaires (dont 800 à la station de Montréal) de TVA, dont des journalistes, des caméramans, des employés de bureau, des techniciens, etc., nous décrit ainsi l’entourloupette à laquelle se livre la direction de l’entreprise. « L’employeur profite du départ à la retraite ou de l’entreprise d’un employé pour transférer le travail dans d’autres filiales de Québecor et abolir son poste. Le travail sur les sites web est confié à NumériQ, celui sur les mobiles à Mobilimage, le sous-titrage à MEL’S, etc. À l’automne 2014, nous étions 586 permanents, nous ne sommes plus que 481, soit 105 de moins. Si nous ne mettons pas fin à cette pratique, dans dix ans le syndicat n’existera plus. »

Après plus d’une quarantaine de rencontres de négociations, où des ententes sont intervenues sur la très grande majorité des questions en litige, dont les salaires, la négo achoppe sur cette question capitale de la sous-traitance à des filiales de l’empire Québecor.

Fort d’un vote de grève à 97%, le 19 juin 2017, réitéré à 86,5%, le 26 août dernier, le Syndicat peut déclencher la grève le 22 septembre prochain, soit en pleine campagne électorale. Cela aurait pour conséquence d’empêcher la tenue de la soirée des élections, le 1er octobre, à TVA. Réjean Beaudet est clair : « Pas d’entente, pas de soirée électorale ! »

Mais la direction de TVA affirme publiquement qu’elle diffusera la soirée électorale, malgré une éventuelle grève ou lock-out, en ayant recours à des « employés de remplacement », dont elle admet que le recrutement va « bon train ».

 

Des scabs, encore des scabs, toujours des scabs

L’utilisation de scabs est une tradition bien implantée chez Québecor. En 1993, c’est en tant que vice-président aux ressources humaines que PKP a négocié le renouvellement de la convention collective des pressiers et des typographes du Journal de Montréal. Déterminé à congédier plusieurs pressiers, par suite de la modernisation de l’imprimerie, PKP décrète un lock-out et installe des presses dans la ville ontarienne de Cornwall pour contourner la loi québécoise anti-briseurs de grève. Le conflit va durer cinq mois.

Le 8 mai 2002, PKP met en lock-out les 2 200 travailleurs de Vidéotron affiliés au Syndicat canadien de la fonction publique. Il vend 50% du parc de véhicules de l’entreprise et 664 techniciens à Alentron, une filiale de la compagnie Entourages Solutions technologiques. Il refusera de négocier avec ces 664 salariés, considérant qu’ils ne sont plus à son service. Une fois au service de cette nouvelle entreprise, ils devront travailler cinq heures de plus par semaine et se résoudre à une perte salariale oscillant entre 31 et 34%.

Vidéotron étant régie par une charte fédérale – tout comme TVA actuellement –, elle pourra légalement avoir recours à des briseurs de grève. PKP ne s’en privera pas. Décidément, le fédéralisme a ses bons côtés. Le conflit dure dix mois.

Le 22 avril 2007, PKP décrète un lock-out au Journal de Québec. Il durera 473 jours. PKP aura recours à des scabs déguisés en « cadres », embauchés juste avant le conflit, et fera appel à des sous-traitants (site Canoë, Agence Nomade, Côté Tonic Inc, Kanata) et créera l’agence QMI pour contourner la loi anti-scabs.

Le 24 janvier 2009, c’est au tour du Journal de Montréal d’être frappé par un lock-out. Encore une fois, on assiste à un recours massif à des briseurs de grève. Avant le conflit, des « cadres » sont embauchés au journal 24 heures, aux sites Internet de 7 jours.ca et d’Argent.ca. Ils produiront du contenu de façon indirecte pour le Journal de Montréal. Les firmes Côté Tonic Inc., Kanata et, bien entendu, QMI seront de nouveau mises à contribution, tout comme l’agence Idé à Paris. Le conflit a duré 764 jours.

 

Des diktats aux partis politiques

Après avoir brisé des vies, détruit des carrières et mis à genoux des syndicats, PKP se fendait, le 10 janvier 2010, d’un Épître, publié dans le Journal de Montréal, où il dénonçait « le déséquilibre des forces que toutes les législations des dernières décennies ont créé entre employeurs et syndicats », qui aurait eu pour conséquence, selon lui, de « défavoriser les entreprises québécoises dans le contexte économique mondialisé ».

Il remettait alors en question la « formule Rand » et plaidait pour la « liberté d’adhésion syndicale ». Une position partagée, à ce moment-là, par son ami, le premier ministre Stephen Harper, et François Legault, dont cela constituera, en 2011, l’essentiel du programme « syndical » de son parti, la CAQ. Un François Legault et sa CAQ, dont PKP fera la promotion à grands coups de manchettes dans ses journaux.

Le PQ ne sera pas en reste. Au mois de juin 2011, pour s’attirer les faveurs de PKP, Pauline Marois présentera, bien qu’étant dans l’opposition, un projet de loi pour sécuriser l’entente conclue entre Québecor et la Ville de Québec pour la construction de l’amphithéâtre Vidéotron, provoquant une crise majeure au sein de son parti avec le départ de quatre députés.

Plus tard, lors de la campagne électorale de 2014, Mme Marois accueillera les bras ouverts le candidat PKP, en rayant de la plateforme électorale du PQ la proposition de modernisation de la loi anti-briseurs de grève, adoptée par le congrès de son parti.

 

La « question de l’urne » pour les syndiqués et les progressistes

Le Syndicat des employé(e)s de TVA a fait parvenir, aux différents partis politiques, une lettre les enjoignant d’« amorcer une réflexion sur votre éventuelle participation à des entrevues, reportages ou débats sur les antennes du Groupe TVA, advenant un conflit de travail », car « les opérations techniques et de réalisation seraient accomplies par du personnel cadre et des travailleurs de remplacement, aussi appelés scabs ».

La lettre se poursuit : « Votre présence en ondes pourrait alors être interprétée publiquement comme une approbation du plan d’affaires du Groupe TVA et de Québecor, ou comme une posture qui entre en contradiction directe avec les valeurs du Québec, dont le Code du travail qui comporte des dispositions anti-briseurs de grève ».

D’après Réjean Beaudet, Québec Solidaire a fait savoir au Syndicat qu’en cas de conflit, le parti ne travaillerait pas avec le Groupe TVA. Quant au Parti Québécois, « il chemine… », de nous dire le président du Syndicat.

C’est donc à suivre attentivement. Pour plusieurs syndiqués et progressistes, l’attitude des partis politiques face à ce conflit pourrait bien être la « question de l’urne » du prochain scrutin.

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