De quels classiques parlons-nous?

2018/09/14 | Par Simon Rainville

Dans La perte et l’héritage. Essai sur l’éducation par les grandes œuvres (Boréal) – un essai au titre qui rappelle l’œuvre de Bernard Émond –, Raphaël Arteau McNeil promeut « l’éducation par les grandes œuvres » – ce que l’on nomme généralement « les classiques » – comme contrepoids au vide métaphysique et moral ambiant que plusieurs comblent dans une consommation gloutonne qui laisse pourtant un trou béant dans leur âme.

Nous ne saurions plus « distinguer le futile du fondamental », poursuit l’essayiste, ce à quoi une « éducation sérieuse » pourrait remédier puisqu’elle « cultive le jugement, le goût et la décence ». Or, la démocratie libérale « renvoie à chacun de nous la responsabilité de trouver par lui-même des réponses aux questions de sens ». Les grandes œuvres permettent de développer une « morale par provision », c’est-à-dire une morale imparfaite, mais humaniste. Elle est ainsi à même de créer un monde commun qui dépasse les particularismes.

L’auteur remet aussi en cause, à juste titre, le soi-disant caractère élitiste, inutile et dogmatique des grandes œuvres. Mais si l’on veut bien que notre éducation soit plus humaniste, comment pourrait-on enseigner comme à l’époque où seuls les privilégiés accédaient à l’éducation et où l’homogénéité culturelle et sociale était beaucoup plus acceptée ?

 Et l’histoire culturelle a montré que la distinction entre « culture classique » et « culture populaire » utilisée par l’auteur ne tient pas la route puisqu’elles s’interpénètrent. Par ailleurs, la « culture populaire » n’est pas uniquement une « culture de masse ». Si l’école doit servir à éloigner l’élève de la culture de masse qui ne vise souvent que le divertissement, je ne crois pas qu’elle doive nier la culture populaire, comprise comme une culture créée par le peuple au fil d’une tradition qui se transmet. La finalité n’est pas la même.

Et encore : il faut séparer le bon grain de l’ivraie dans la culture populaire. Que l’on me prouve que les chansons de Bob Dylan ou les films d’Agnès Varda, par exemple, n’ont pas la profondeur des grandes œuvres « littéraires ».

L’essayiste va encore plus loin en affirmant que le livre est « le seul outil » pour sortir de soi. Quelle drôle de conception de l’éducation : et qu’en est-il d’un tableau ou d’une symphonie, par exemple? Bach nous apprend-il moins que Molière? Camus, en recevant son prix Nobel, plaçait par ailleurs le sport et la culture sur un pied d’égalité: « Vraiment le peu de morale que je sais, je l’ai apprise sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Le corps, l’amitié et la fraternité sont aussi des écoles.

La réflexion d’Arteau McNeil n’est pas non plus exempte de clichés, mythes et approximations. La spécialisation qu’il déteste tant permet pourtant de les éviter. Par exemple, il utilise l’analyse de François Ricard dans La génération lyrique comme un argument solide, alors que l’essai a été fortement critiqué par les historiens. Ou encore, il affirme que la « modernité » québécoise est arrivée dans les années 1960. Non seulement ce terme est flou – nous sommes toujours « l’Ancien » d’un « Moderne » –, mais l’évolution « moderne » du Québec a commencé bien avant les années 1960, selon pratiquement tous les spécialistes.

Sans la mise en contexte, sans la remise en cause – la tradition critique – de ces grandes œuvres, on se prive d’une partie de ce que peuvent – et ne peuvent pas – dire ces classiques.

Par ailleurs, l’essayiste a raison de s’en prendre aux adeptes de toutes les déconstructions postmodernes qui ont trop rapidement conclu que l’unité de l’être et du monde n’existait pas et que le relativisme culturel était la seule norme possible, mais rejeter du revers de la main toutes leurs critiques est un acte de cécité volontaire.

S’il ne fait pas de doute dans mon esprit que les grandes œuvres peuvent – et doivent – aider à vivre et qu’elles participent à la création d’un monde commun, il faut se demander de quel monde nous voulons. Le limiter à une tradition occidentale masculine et blanche, comme le fait l’auteur, est une idée d’une autre époque.

Il est pour le moins hallucinant d’écrire un essai dans lequel on peut pratiquement exclure les femmes et déclarer, comme l’a fait l’auteur à La Presse, que « si on veut découvrir des textes de femmes, il y a les études féministes pour ça ».

En suivant la logique de l’auteur, il y aurait le regard masculin – les grandes œuvres –, universel et intemporel, et le regard féminin – les études féministes –, spécifique et relativement nouveau. Comment ne voit-il pas que le regard « universel » de l’homme n’a d’universel que son imposition au fil d’une longue tradition, alors que le soi-disant regard « spécifique » de la femme a été dicté par cette même tradition ? Comment peut-on concevoir qu’un roman de Marguerite Yourcenar – pourtant fortement attachée à la tradition gréco-romaine – en dise moins sur la condition humaine que celui de James Joyce?

Un roman écrit par une femme en révèle tout autant à l’homme qu’à la femme puisqu’ils participent de la même humanité. Une chambre à soi de Virginia Woolf dit mieux que n’importe quelle autre œuvre la dépossession des femmes et la domination masculine, qui devraient tous nous concerner. Et, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, ces grandes auteures existaient bien avant le 20e siècle. L’anthologie Le bal des absentes de Julie Boulanger et Amélie Paquet, même si elle est un peu trop généreuse dans son inclusion, devrait l’en convaincre.

Les grandes œuvres proposées par l’auteur sont de plus essentiellement européennes. À l’exception de la réflexion politique des pères fondateurs des États-Unis, aucun(e) Américain(e) ne trouve grâce à ses yeux. Hemingway, Faulkner, Dickinson, O’Connor ? Et que dire d’auteur(e)s noir(e)s ? Ellison, Baldwin, T. Morrison ?

Allons plus loin : pourquoi limiter les grandes œuvres aux écrits occidentaux ? L’actualité ne nous rappelle-t-elle pas que nous formons une même humanité ? Il ne s’agit pas ici de plaider en faveur d’un relativisme culturel et de la création utopique d’une culture mondiale, mais bien d’espérer une meilleure connaissance des autres cultures.

S’il est déplorable que l’essayiste n’intègre pas ces dimensions à sa réflexion, son idée d’une éducation humaniste par les grandes œuvres n’est pas pour autant discréditée et la tradition transmise n’est pas à rejeter en bloc. Au sujet de la confrontation – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit – avec les classiques, Woolf notait : « Le seul conseil que [les critiques] puissent donner au lecteur, c’est de suivre son propre instinct, de le suivre courageusement et, plutôt que de le soumettre à l’autorité de n’importe quel critique, n’importe quel chroniqueur vivant, de l’éprouver par la lecture et de relire les chefs-d’œuvre du passé ». L’on ne crée qu’à partir de ce qui existe déjà, aussi imparfait puisse être ce passé.

Il faut cependant éviter de se noyer dans les grands textes du passé. Il convient de se rappeler cette juste mesure d’alternance entre œuvres classiques et actuelles qu’Italo Calvino proposait dans Pourquoi lire les classiques : « L’idéal serait peut-être de percevoir l’actualité comme le bourdonnement de la rue – qui nous avertit, à travers la fenêtre, du trafic automobile et des changements météorologiques – tout en suivant le discours des classiques, qui résonne, clair et structuré, dans la pièce ».

Le jeu d’équilibre entre la tradition et le présent crée une civilisation vivante. Sans la première, nous restons éternellement naïfs et croyons en la nouveauté du monde là où il y a souvent redite; sans le second, la culture classique devient un bibelot sans valeur. Et ce présent impose de redéfinir la notion de « grandes œuvres ».

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