La démolition tranquille

2018/09/20 | Par Jean-Yves Proulx

Tout récemment, Jean P. Vézina publiait aux Éditions du Septentrion un livre intitulé La fonction publique malmenée. Un cri du cœur, un livre coup de poing ! Pour reprendre les termes de Claude Bernachez, de Radio-Canada, l’auteur « apporte des éléments inédits et expose la turpitude de la corruption et des sommes faramineuses extorquées au peuple québécois malgré la commission Charbonneau et la présence de l’UPAC »

Économiste de formation, l’auteur a enseigné à l’École des HEC et au Département des sciences économiques de l’Université Laval. Il fut souvent mandaté par les gouvernements Lévesque et Bourassa à des postes de haut niveau dans des organismes gouvernementaux exigeant de sérieux redressements, dont la Société immobilière du Québec (SIQ). Ces tâches lui ont valu une solide réputation de gestionnaire rigoureux et intègre, aux dires d’André Dubuc de La Presse. À la retraite, mais toujours au fait de l’actualité, Jean P. Vézina demande aujourd’hui une enquête pour venir à bout de la corruption qu’il considère s’être installée dans ce qui s’appelle maintenant la Société québécoise des infrastructures (SQI).

Selon M. Vézina, la fonction publique peut faire tout aussi bien que le privé et souvent même mieux. Il l’a d’ailleurs démontré en mettant sur pied la SAAQ, mission que lui avait confiée Lise Payette. « Voilà un exemple clair que le secteur public peut être plus performant que le secteur privé et j’ai eu maintes fois le témoignage et la reconnaissance de ces faits par des représentants du secteur privé qui sont aux prises, presque partout en Amérique du Nord, avec les coûts exorbitants de l’identification de la responsabilité accidentelle et les poursuites juridiques et qui n’en finissent plus d’augmenter les primes. »[1]

Les dépassements de coûts et les délais de livraison qui nous semblent de nos jours quasi inévitables, n’ont pas cours dans une fonction publique qui respecte les règles élémentaires suivantes : « Des administrateurs choisis pour leurs compétences et non récompensés pour leurs années de service en politique, l’éloignement de l’administration de la chose publique de tous les intervenants financiers et organisateurs des partis… »[2]. La seule règle à respecter devrait être la suivante : « Toujours gérer dans l’intérêt du bien commun », de dire Jean P. Vézina. « Le capitalisme ne peut fonctionner adéquatement sans être encadré sur le plan juridique et sans que la concurrence soit en tout temps assurée. Autrement, il faut parler de banditisme et non de capitalisme, et la commission Charbonneau en a fait la démonstration. »[3]

Concernant la vente d’immeubles publics au secteur privé dont l’État deviendra locataire, l’auteur n’en démord pas : il s’agit d’un marché de dupes. L’État bénéficie d’abord d’un taux préférentiel qu’aucune entreprise privée ne peut obtenir. Ce genre de baux nous a coûté une petite fortune dans le passé[4] : « Amortissement complet sur des périodes très courtes, rendements fixes et garantis, ajustements automatiques du loyer de base, définition très large des frais d’exploitation transférés au locataire, frais du maintien des actifs entièrement assumés par le locataire, exécution par le propriétaire, à son prix, de tous les travaux d’entretien, de rénovation ou de modification. »[5] Et pourtant, le cauchemar continue, la Vérificatrice générale du Québec lui donne raison : « La Société immobilière du Québec (SIQ) “ n’a pas considéré adéquatement l’impact financier à long terme ” engendré par la vente de trois immeubles qu’elle détenait il y a 10 ans » et en 2018 elle ajoute : « Québec aux prises avec des ententes désavantageuses avec des propriétaires immobiliers ».

« La plupart du temps les contribuables paient les infrastructures et le privé s’occupe de la grande majorité des sources de revenus. Autrement dit, la doctrine québécoise finit par retenir pour l’État tout ce qui permet au privé de faire plus d’argent et, quand l’exploitation cesse, ce qui doit être réparé est à la charge des contribuables » s’insurge Jean P. Vézina.

« Les partis politiques ont une forte tendance à blâmer la fonction publique d’être incompétente alors que ce sont eux, les élus des partis, qui sont les patrons qui prennent les décisions et ont le pouvoir et le devoir de changer les choses »,[6] poursuit-il.

Autre exemple de gestion bâclée : « Cent fois pire encore, la population est en train de perdre confiance dans ses institutions judiciaires. Des criminels notoires, accusés de meurtres, des criminels qui ont coûté une fortune à coffrer et des millions, affirme-t-on, pour renforcer la sécurité et monter des preuves en béton sont libérés parce que la justice n’arrive simplement pas à être productive. Personne n’est trouvé responsable d’un tel gâchis. Pourtant on en était à la deuxième opération du genre et l’on disposait de l’expérience de la première qui avait été, si je me souviens bien, toute une opération et qui avait réussi. »[7]

Que penser d’un tel bilan ou de la proposition de réduire la fonction publique de 5000 postes ?

« L’ensemble des Québécois a un urgent besoin, au fédéral, au provincial et au municipal, de fonctions publiques professionnelles, compétentes, productives, probes et innovatrices. Les gouvernements doivent pouvoir compter sur des gens de carrière capables de garder le cap et de venir en aide aux élus. Une administration publique sans cette composante devient vite infiltrée par les plus mauvais éléments de la société et par ailleurs, malheureusement dans ces conditions, la politique attire de moins en moins les sources vives de la nation »[8] conclut l’auteur.

Ne voilà-t-il pas un sujet qui devrait être abordé en campagne électorale ?

 

[1]     VÉZINA, Jean P., La fonction publique malmenée, Édition du Septentrion, 2018, pages 75. BANQ

[2]     Ibid., p. 76

[3]     Ibid., p. 129

[5]     VÉZINA, Jean P., op. cit., p. 157

[6]     VÉZINA, Jean P., op. cit., p. 161

[7]     Ibid. p. 164

[8]     Ibid. p. 170

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