Les Couche-tard versus Tout le monde en parle (5)

2018/09/28 | Par Claude G. Charron

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Les lecteurs qui m’ont suivi tout le long de la semaine ont certainement perçu que ma démarche cherche à prouver qu’avant la visite du général de Gaulle au Québec en 1967, Ottawa ne se souciait guère des messages de grande liberté qu’à toute heure du jour pouvait porter la télé dans chacun des foyers québécois. Mais tout change en 1968 avec l’accession de Pierre Trudeau comme premier ministre du Canada.

Le fondateur de la revue Cité libre avec son ami Gérard Pelletier en 1950, était déjà connu de la part d’un certain milieu branché torontois.  En 1957, il s’était en effet fait connaître par la parution du documentaire 1949 Asbestos Strike dans lequel on le voyait pourfendre le nationalisme québécois naissant en l’associant déjà à celui peuples catholiques des pays de l’Europe du Sud sous la férule des Salazar Franco, Mussolini et tutti quanti.     

C’était déjà un baume pour les gens d’affaires de Toronto que cette possibilité que Trudeau leur offrait de cataloguer le nationalisme québécois comme étant d’extrême-droite. Et puis il y eut ces interventions de groupes ethniques aux audiences publique à la Commission BB venus réclamer que le concept de biculturalisme soit remplacé par celui de multiculturalisme. Tout était en place pour tasser les nouvelles élites québécoises dans leurs revendications de plus d’autonomie pour le Québec et c’était le rôle que d’amblée on lui assignait.  

Il reste qu’avec son discours d’octobre 1969 et son Finies les folies comme apothéose finale, il fallait bien comprendre le message que sous-entendait une telle adresse aux militants libéraux.  Il leur disait la nécessité absolue qu’il y avait de museler la télé québécoise.

Mais, pour être acceptable, Trudeau savait trop bien que ce projet se devait de se dérouler en douceur. Le Canada ne pouvait se permettre de perdre sa réputation d’être un pays où la libre expression des idées a coure.  

Dans le texte 4 de ce feuilleton, j’ai principalement indiqué deux indices où cette politique discrète de contrôle des médias en matières identitaires et constitutionnelles s’est quand même manifestée de façon assez flagrante.

Premier indice de ce contrôle des médias : la fracassante démission en mars 2015 de Marie-France Bazzo de C’est pas trop tôt (CPTT), l’émission qu’elle animait chaque matin de la semaine à la radio. Ajoutée à ce drame, une seconde tuile qui lui tombe dessus quand, le 18 janvier 2016, elle se doit d’annoncer à son fidèle public que ne reviendra pas à l’automne Bazzo.TV, l’émission qu’elle produisait et animait les jeudi-soirs à Télé-Québec.  

Il est ardu de ne pas penser que, dans le cas précis de l’émission CPTT. Ottawa ne soit pas intervenu. Dans les officines du CRTC, on avait sûrement été abasourdi d’apprendre qu’à raison de deux matins par semaine, on laissait ainsi Mathieu Bock-Côté débattre du sujet du jour avec un Yves Lapierre (ou une Lise Ravary ?) ne maniant sûrement pas aussi bien la langue de Molière que ce jeune intello indépendantiste qui, de surcroit, a ses entrées dans les milieux branchés et les médias de la capitale française.

Quant à Bazzo.TV, les mêmes scrutateurs ont dû trouver que la productrice cherchait à transformer son émission en une espèce de On n’est pas couché québécois.  Depuis quelque temps, Marie-France Bazzo revient souvent sur le fait qu’il y a grave manque de débats dans les émissions télé d’affaires publiques produite au Québec. Il y a de sa part une grande naïveté de penser de telle façon.  Elle n’a pas compris que le Finies les folies s’applique encore en 2018.     

Second indice de ce contrôle des médias :  le Tout le monde en parle du 15 avril 2018. Il faut dire que nous avions affaire ici à une commande de La Presse des Desmarais (ou des instances fédérales) plutôt qu’à un contrôle. Il est en effet possible que, souhaitant que le Parti libéral soit reporté au pouvoir lundi prochain, des personnes ont approché Guy A, Lepage ou quelqu’un d’autres de l’équipe pour que Michel C. Auger soit invité à l’émission.

Aller dire à cette émission de grande écoute que le français se porte bien aide à gruger davantage la possibilité d’un retour de la fièvre nationaliste au Québec. Je ne sais pas si ce fut comme pour cette fois-ci juste avant un scrutin, mais je me souviens que la même opération-séduction avait été programmée à TLMEP, cette fois avec Marc Cassivi, journaliste à La Presse, Le même scénario s’était également produit à l’occasion de la publication d’un livre. Le jour précédant sa participation à TLMEP, Cassivi  était de toutes les émissions du 95,1 pour nous affirmer qu’ayant grandi dans le West-Island, il était en mesure de nous affirmer  que le français se portait  bien à Montréal.

 Si on avait déploré le goût trop prononcé des débats de Marie-France Bazzo, Ottawa ne pouvait qu’applaudir « l’initiative » d’inviter Michel C. Auger en un aussi bon temps que cette pré-campagne électorale d’avril 2018. Mais ce que l’on souhaite davantage à Ottawa c’est qu’à TLMEP se produise un nouveau phénomène Jack Layton comme il s’en est produit un à la toute veille du scrutin fédéral du 2 mai 2011.
    

Le phénomène Layton de 2011

Présentement sur le Web, YouTube ne présente aucun extrait de ce TLMEP précédant le scrutin de 2011. Contentons-nous donc de celui de 2008 où on voit Layton accompagné de Gilles Duceppe. Le chef du Bloc québécois y est à ses côtés parce que tous deux avaient, quelques jours plus tôt, conclu une alliance avec le Parti libéral de Stéphane Dion dans le but express de renverser le gouvernement minoritaire de Stephan Harper. Déjà, grâce à cette première participation à TLMEP, Layton avait permis à son parti d’engranger des gains auprès de l’électorat québécois tellement le chef du NPD avait paru sympathique.

Cette estime s’est accrue quand, trois ans plus tard, il apparut du haut de l’escalier au moment où Guy A, Lepage le présentait sous une aire de musique tout-à fait appropriée et surtout sous les applaudissements nourris du public. Quand rendu à son fauteuil, Stéphane Rousseau s’est précipité pour lui donner l’accolade, les téléspectateurs ont pu penser que le populaire humoriste venait de signifier qu’il y ait de fortes possibilités que le 2 mai il allait voter NPD.

La chance venait de se tourner en faveur de ce parti au détriment du Bloc, surtout que Thomas Mulcair, le lieutenant québécois de Layton martelait sans cesse que la Résolution de Sherbrooke allait tout arranger entre le Québec et le Canada anglais. Ajouté à cela qu’au lendemain de cette émission, des sondages organisés par quelques médias questionnaient les gens à savoir s’ils aimeraient bien aller « prendre une bière avec l’ami Layton ».

On connait les résultats du 2 mai 2011 : un Bloc complètement lavé avec seulement quatre députés élus et 6,04 % des voix; un NPD devenu opposition officielle grâce au fait que la majorité de ses candidats se sont fait élire au Québec.

C’est depuis ce 2 mai que bien des mandarins à Ottawa souhaiteraient qu’il se produisent un second phénomène Jack Layton.


Pas de Jack Layton Two en vue.    

Les pauvres ! Ce n’est surtout pas la participation des Andrew Scheer et Jagmeet Singh à TLMEP en 2019 qui va permettre de concrétiser le rêve de ne plus voir de députés du Bloc à Ottawa.

En attendant, on peut toujours espérer changer la donne en augmentant les artistes et autres personnalités québécoises se faisant applaudir à TLMEP parce qu’ils et elles ont obtenu un prix du gouverneur général. Tous ces vedettes ne peuvent pas tous avoir le cran d’un Pierre Falardeau ou d’une Pauline Julien.

On pourrait aussi demander à l’équipe de multiplier les visites de Marie-Josée Turcotte à TLMEP et qu’elle y soit toujours accompagnée de nombreux athlètes québécois fiers de se draper du drapeau canadien, tout en espérant être bientôt sélectionnés pour représenter le Canada aux Jeux olympiques de 2020.

Malheureusement pour nos puissants maîtres à Ottawa, il faut bien qu’ils réalisent qu’il n’y a pas de nouveau Layton se pointant à l’horizon. Et à court terme, il ne semble pas que le morne Justin soit en mesure de combler leur désir. Comble de malheur pour eux, il se trouve toujours dans la société québécoise une personnalité hautes en couleur dont on parle de ses exploits  à quelques jours de l’enregistrement. Et comme l’émission s’appelle Tout le monde en parle…Or, il arriva un jour qu’il fallait absolument inviter la star de la semaine qu’était devenu…Pierre Falardeau. 


L’incontournable Falardeau    

En 2005, le père d’Elvis Graton avait, pour une première fois, été invité à TLMEP. C’est plutôt sa seconde apparition datée du 26 octobre 2008 que YouTube nous fait connaître à fond l’indomptable  personnage au plus d’un million de ceux et celles qui, en ce dimanche soir, s’étaient plutôt branchés sur TVA  afin de surveiller quel jeune chanteur allait gagner à Star Académie. L’occasion résultant de la participation du cinéaste à ce TLMEP venait du fait que dans sa chronique du jeudi dans feu l’hebdomadaire ICI, il s’en était pris à David Suzuki pour avoir accusé les Québécois d’avoir voté pour Harper.

Falardeau s’insurge. « Les vrais Québécois, ils ont voté pour le Bloc! » Mais c’est surtout vers la sixième minute de cet extrait que Falardeau est le plus coloré. À la question de Guy A. lui demandant s’il est pour lui temps de passer à autre chose que l’indépendance, le bouillant cinéaste lui répond que « Si on choisit de collectivement de s’allonger, le monde va venir s’essuyer les pieds sur nous autres. Et puis, les peuples qui meurent, ça meurt longtemps. Si vous décidez d’abandonner, ça va être toffe. »

Un tel encouragement à continuer la lutte fit faire une grimace aux gens du Sain-Office à Ottawa. Ce n’est pas le genre de discours qu’ils cherchent à entendre à TLMEP. Et ils ont encore moins envie d’entendre le discours d’un autre personnage d’autant plus incontournable que, par sa capacité exceptionnelle de s’exprimer, est maintenant devenue la coqueluche des médias français.


Le plus qu’incontournable Bock-Côté

Il y en a peut-être plus que deux, mais il reste que, sur YouTube, l’on ne retrouve que ce nombre de parutions de Mathieu Bock-Côté à TLMEP. La première est du 27 février 2012 et elle traite de l’essai Fin de cycle que le prolifique auteur venait de publier. La seconde est datée du 14 avril 2014.  Guy A. Lepage y présente Bock-Côté, chroniqueur du Journal du Journal de Montréal, ainsi qu’Alex Castonguay, journaliste à la revue L’Actualité, tous deux ayant comme tâche de commenter la cuisante la défaite du gouvernement Marois survenue six jours plutôt.

Ces deux apparitions sont l’une et l’autre toutes aussi passionnantes et c’est pourquoi, cher lecteur, je facilite votre choix par un hyperlien vous permettant de cliquer sur l’une ou sur l’autre.

Nous sommes ici en présence de deux grandes soirées de télé et cela est dû au fait qu’un sujet aussi sérieux que la survie du mouvement souverainiste avait été entrecoupé de réparties venant souvent de Danny Turcotte, comme celle où il réplique à un MBC ayant l’air abattu « Vous pourriez demander (à une de nos invités) de vous offrir un billet pour le Crazy Horse ». Un autre fin mot vint du sénateur Roméo D’allaire. Le général à la retraite coupa la parole à cet invité à rapide parlure pour le questionner à savoir comment ses étudiants en arrive à prendre des notes dans ses cours.   


En guise de conclusion de ce long feuilleton      

C’est très intentionnellement que j’ai choisi Les Couche-tard versus Tout le monde en parle comme titre d’un texte voulant démontrer comment la télévision avait joué et joue encore un rôle majeur dans l’évolution de la pensée ici au Québec. 

Tout comme le TLMEP aujourd’hui, l’émission Les Couche-tard  des années soixante avait allié humour et sujets sérieux au cours de chacun des épisodes.  La différence entre les deux vient du fait que la populaire émission du samedi soir vue par nos parents et grands-parents n’avait pas à subir le gros œil d’un certain Saint-Office établi depuis 1969 par un certain Pierre Elliott Trudeau. 

Personne au Québec ne semble actuellement saisir comment le gouvernement canadien possède un contrôle absolu sur la bonne marche de la société afin de sauvegarder monarchie et unité nationale. Pour atteindre cet objectif, il a obtenu un contrôle quasi-absolu sur ce qui se fait dans nos universités, ce qui lui permet de distribuer les fonds de recherche en fonction de ses objectifs. Et, prenant acte que le sport d’élite génère une importante valeur symbolique, il a mis sous sa tutelle toutes les fédérations sportives y compris celles du Québec.

Mais là où le gouvernement canadien tient à exercer sa totale suprématie, c’est bien dans le domaine des communications. En juillet 1967, la visite de de Gaulle lui avait permis de se rendre compte de l’erreur de 1952, celle d’avoir confié la gérance de la télévision de langue française à une élite québécoise sans aucun suivi de sa part.

En 1969, le « Finies les folies » de Trudeau a renversé la situation, mais comme le Canada veut, aux yeux du monde, passer comme le pays de la démocratie et de la liberté d’expression, il a quand même laissé le mouvement indépendantiste croître au Québec, prendre le pouvoir en 1976, imposer la loi 101 neuf mois plus tard, et passer tout prêt de gagner son référendum sur la souveraineté en 1995.  

Ne faisons ici que surfer sur les malversions que le gouvernement canadien a exercées afin de freiner cet élan d’émancipation : association du FLQ au PQ permettant l’arrestation en 1970 de 450 citoyens n’ayant pourtant aucun lien avec les terroristes, constitution imposée douze ans plus tard sans l’accord du gouvernement québécois, aide monétaire constante accordée aux groupes désirant contester les lois linguistiques du Québec, gouvernement central qui se refuse de se plier à la Loi du Québec sur les consultations populaires lors des référendums de 1980 et de 1995. Sans parler de l’odieux scandale des commandites.     

Il reste qu’à peine vingt-trois ans après un référendum perdu de justesse, on nous serine de toutes parts que ce n’est plus la souveraineté versus le fédéraliste dont il est principalement question durant la présente campagne électorale mais bien les visions différentes entre la gauche et la droite.

Si dans les années soixante, nous nous étions libérés du Saint Office de Rome. Or, à la toute fin de cette même décennie, nous avons été repris par une autre Sainte Office située cette fois tout près de nous. Sur la rive droite de la rivière des Outaouais.

Si, dans les émissions comme Le 24-60 à RDI et Plus on est de fous plus on lit à la radio, les universitaires adeptes du multiculturalisme et concepteurs des cours d’éducation et de culture religieuse s’y bousculent afin d’émettre leurs avis et opinions sur nombre de sujets, il n’en va point de même pour leurs collègues prônant la laïcité et un inter-culturalisme non menaçant envers la société d’accueil québécoise. Ce n’est aucunement la direction du Réseau français qui fait que cette notoire discrimination existe. Pour le savoir, il faut traverser le pont McDonald-Cartier. 

Si le politologue Stéphane Dion a su exposer à ces collègues ministre comment la propagande pouvait jouer un rôle crucial en vue de décimer le mouvement émancipatoire québécois, ce fut plutôt Normand Baillargeon qui a le mieux aider la population à y voir clair.

La seule vidéo YouTube disponible des passages de Baillargeon à TLMEP fut quand, le 16 novembre 2014, il est venu y parler d’anarcho-syndicalisme. Encore un autre merveilleux moment de télé que ce dimanche soir, mais il est dommage que ce grand vulgarisateur des idées philosophiques n’ait cependant point parler du grand maître de la propagande que fut Edward Bernays  (encore sur YouTube : un Baillargeon qui explique la technique de ce grand maître)

Si on tient encore à ce que Baillargeon continue à être entendu sur les ondes de la digne société, vaut mieux qu’il ne dise pas trop comment le gouvernement canadien s’est largement servi des techniques de Bernays pour qu’un si fort taux du peuple québécois en vienne maintenant à penser que l’indépendance du Québec n’est plus une urgente nécessité pour sa survie.   

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