Bisbille dans l’anglosphère

2018/10/04 | Par Pierre Dubuc

Vous êtes détenteur d’un smartphone Huawei? Vous êtes, sans vous en rendre compte, au centre d’un affrontement aux ramifications insoupçonnées entre les pays de l’anglosphère, membres du système d’espionnage Five Eyes, soit les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Les États-Unis exercent des pressions considérables sur les autres pays du Five Eyes pour les contraindre d’exclure la chinoise Huawei de la mise en place de la cinquième génération de la technologie pour les réseaux de mobiles, soit le 5G, qui devrait entrer en service d’ici 2022. Ce réseau à très grande vitesse permettra, par exemple, de télécharger un film en quelques secondes, mais surtout de procéder à des interventions chirurgicales à distance et d’assurer le déploiement de voitures sans conducteur.

Les services de renseignement américains et des membres du Congrès croient que les smartphones et les équipements de télécommunication de Huawei pourraient être utilisés par la Chine pour de l’espionnage et le sabotage éventuel de sites Internet et de réseaux de télécommunication. Trois des anciens directeurs des services de renseignement canadien, Richard Fadden et Ward Elcock du Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS), et John Adams du Centre de sécurité des télécommunications (CSE) ont émis de pareilles mises en garde à l’endroit du gouvernement canadien.

Les États-Unis ont réussi, au mois d’août dernier, à convaincre l’Australie de bannir Huawei de l’implantation du 5G dans ce pays en invoquant le fait que l’article 7 de la Loi chinoise sur le renseignement national oblige les entreprises chinoises à « soutenir, coopérer et collaborer au travail national de renseignement » des agences de renseignement de la Chine.

Mais le Canada se fait tirer l’oreille.

Il faut dire que les enjeux sont considérables. Huawei est le plus important fabricant de matériel de réseaux de communication au monde et le numéro trois dans la production de smartphones. Elle est présente dans 170 pays où elle rivalise avec les deux principaux producteurs, Samsung et Apple. Au Canada, elle emploie plus de 700 personnes. Les trois géants des télécommunications, Bell, Rogers et Telus, utilisent du matériel de Huawei et l’entreprise chinoise est, par exemple, un des principaux commanditaires de la Soirée du Hockey (Hockey Central) sur le réseau anglais de Rogers. Bien plus, Huawei a enrôlé les universités canadiennes en s’engageant à leur verser 50 millions $ sur une période de dix ans pour financer la recherche sur la technologie 5G.

Aux États-Unis, l’opérateur AT&T était sur le point de sceller un accord avec Huawei avant de faire marche arrière sous la pression des commissions du renseignement du Sénat et de la Chambre des représentants. Verizon, un autre géant des télécommunications, a renoncé à passer des accords avec Huawei.

En 2012, le gouvernement Harper a interdit à Huawei de soumissionner sur des contrats gouvernementaux. Comme preuve de sa bonne foi, Huawei a proposé de financer un laboratoire spécial pour que les services de renseignement canadiens puissent tester ses produits afin de s’assurer qu’ils ne contiennent pas de mécanismes cachés pouvant permettre l’espionnage. Scott Jones, le directeur de ce « Laboratoire blanc », vient de se prononcer contre le bannissement de Huawei, en se disant persuadé qu’il pourrait convaincre les autres membres du Five Eyes que les systèmes de contrôle canadiens sont plus performants que les leurs.

Selon l’édition du 1er octobre du Globe and Mail, qui suit de très près le dossier, les autorités américaines ont accueilli cette déclaration avec un grand éclat de rire. C’est du moins ce que rapporte le député Pierre Paul-Hus, le critique du Parti conservateur en matière de sécurité nationale, qui affirme avoir participé à des rencontres avec le secrétaire à la Défense Jim Mattis et des représentants du FBI et de la section responsable des questions de cyberespace au Département d’État. Avec leur arrogance habituelle, ils auraient déclaré au député Paul-Hus : « Si les États-Unis ne peuvent pas contrôler Huawei, comment le Canada pourrait-il le faire? »


La guerre mondiale du Web

La question de la rivalité entre la Chine et les États-Unis pour la domination du cyberespace est d’une importance capitale. La prestigieuse revue Foreign Affairs lui a d’ailleurs consacré son dossier de l’édition septembre-octobre 2018, sous le titre évocateur « World War Web. The Fight for the Internet’s Future ».

Dans un article traitant plus spécifiquement de la Chine (When China Rules the Web. Technology in Service of the State), Adam Segal affirme que les États-Unis ont perdu aux mains de la Chine la bataille pour la domination du cyberespace.

Quand le président chinois Xi Jinping a réalisé, à la lumière des révélations d’Edward Snowden en 2013, que les services de renseignement états-uniens avaient accès aux données de millions de personnes détenues et transmises par des entreprises états-uniennes privées, il a augmenté significativement les budgets de recherche et développement (R&D). Ils représentent actuellement un montant astronomique de 233 milliards $US, soit 20% de toutes les sommes allouées en R&D à l’échelle mondiale. Adam Segal signale qu’il y a plus de diplômés en sciences et d’ingénieurs qui sortent des universités chinoises qu’ailleurs dans le monde. En 2018, il s’est publié en Chine plus de revues scientifiques qu’aux États-Unis.

Selon Segal, la Chine accuse toujours un important retard dans la production de semi-conducteurs. En 2016, elle en a importé pour une valeur de 228 milliards $US, soit pour un montant supérieur à ses importations de pétrole. Elle demeure donc dans ce domaine très dépendante des États-Unis. Mais le président Xi Jinping a développé un plan en trois volets pour s’attaquer au problème. Dans un premier temps, la Chine a cherché à acquérir des technologies de l’étranger. Entre 2013 et 2016, il y a eu 27 tentatives de prise de contrôle d’entreprises de semi-conducteurs états-uniennes pour une valeur de 37 milliards $US. Mais Washington a bloqué la plupart d’entre elles en invoquant la sécurité nationale.

Deuxièmement, la Chine cherche à attirer sur son territoire, à l’aide de généreuses subventions, des entreprises étrangères. Enfin, troisième volet, le président chinois a prévu un budget de 150 milliards $US au cours des prochaines années pour la conception et la production de microprocesseurs « made in China ».

En revanche, la Chine devance les États-Unis dans le « quantum computing », un système dans lequel les Qbit peuvent effectuer simultanément de multiples opérations. Avec ce système, il est possible de crypter de façon très sécuritaire les communications et de briser les codes des cryptages conventionnels. En 2016, la Chine a placé sur orbite le premier satellite en mesure de communiquer au moyen de quantums cryptographiés et a construit le plus long câble utilisant cette technologie, soit entre Beijing et Shanghaï.

La plus grande source d’inquiétude pour les États-Unis et les autres pays occidentaux est la rapidité de la progression de la Chine dans le domaine de l’intelligence artificielle. L’ancien directeur de Google, Éric Schmidt, résumait ainsi la situation : « En 2020, ils nous auront rattrapés. En 2025, ils seront meilleurs que nous. Et, en 2030, ils domineront les industries de l’intelligence artificielle ». Bien entendu, ce sont les applications militaires de l’intelligence artificielle qui rendent les Occidentaux nerveux.

Enfin, la Chine s’active pour être en mesure de déterminer les standards internationaux de la prochaine vague d’innovations et, plus spécifiquement, le 5G. Récemment, lors d’une réunion à Vienne sur ce sujet, Huawei a envoyé deux fois plus de représentants que toute autre entreprise.


Un nouveau serment d’allégeance aux États-Unis?

Le Canada se trouve donc tiraillé entre les pressions de Washington et son intérêt pour une diversification de ses relations économiques.  Dans son livre Un selfie avec Justin Trudeau : regard critique sur la diplomatie du premier ministre (Québec Amérique, 2018), Jocelyn Coulon rappelle la fascination bien connue de la famille Trudeau pour la Chine.

La politique d’ouverture du gouvernement Trudeau à l’égard de la Chine ne constitue donc pas une surprise. Elle tranche avec celle de son prédécesseur. Stephen Harper profitait de toutes les occasions pour dénoncer la violation des droits de la personne en Chine et prenait un malin plaisir à humilier l’ambassadeur chinois à Ottawa. Harper a même refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques à Beijing en 2008.

Le gouvernement Harper avait érigé des barrières pour limiter les prises de contrôle dans les sables bitumineux par des entreprises contrôlées par l’État chinois. En 2012, il avait interdit à Huawei de soumissionner pour des contrats gouvernementaux et, en 2014, il avait carrément accusé la Chine d’avoir commandité une intrusion de pirates dans les réseaux du Conseil national de la recherche du Canada, qui avait paralysé les ordinateurs du centre.

En 2015, le gouvernement Harper avait bloqué la prise de contrôle de la firme montréalaise ITF-Technologies, une filiale d’O-Net Communications, une entreprise de Hong Kong, contrôlée par le gouvernement de Beijing, sur la base d’un rapport des services de renseignement canadiens, qui invoquait la perte d’un avantage technologique militaire.  ITF-Technologies est spécialisée dans la technologie du laser à des fins militaires. Le gouvernement Trudeau a approuvé cette transaction.

Par contre, Justin Trudeau a bloqué l’acquisition de la firme de construction géante Aecon par la chinoise China Communications Construction Co. Ltd (CCCC) au montant de 1,5 milliard $ pour des motifs de sécurité nationale. Aecon doit construire le futur pont devant relier Windsor et Détroit, qui deviendra le principal lien routier entre les États-Unis et le Canada.

Ottawa craignait que cela donne accès à la Chine à des informations clefs sur le flux de biens et de personnes entre le Canada et les États-Unis, y incluant des composantes militaires et les déplacements de forces militaires.

Ce sont les mêmes motifs qui sont invoqués par Washington pour forcer Ottawa à bannir Huawei.

Le désir du gouvernement Trudeau de diversifier les relations commerciales du Canada est bien connu… à Washington. Aussi, nous venons d’apprendre que l’administration Trump a introduit à la dernière  minute une nouvelle clause  dans le nouveau traité AEUMC, qui remplace l’ALÉNA, qui prévoit que les trois pays membres du nouveau traité devront consulter leurs partenaires avant de signer une entente de libre-échange avec un pays à l’économie dirigée (« non-market country », une façon polie de désigner la Chine. De quoi mettre un terme aux négociations du Canada avec la Chine pour un traité de libre-échange.

Dans son livre, Jocelyn Coulon rappelle qu’en 1938, le président Franklin Delano Roosevelt avait déclaré, lors d’une allocution à Kingston, que « si une  puissance étrangère hostile (dans son esprit : l’Allemagne) devait prendre le contrôle du territoire canadien, cela constituerait une menace ». Le premier ministre William Mackenzie King avait répondu que le Canada prendrait tous les moyens afin « que nulle force ennemie ne puisse attaquer les États-Unis par terre, par mer ou par air, en passant par le territoire canadien ». Ce que les spécialistes avaient alors  appelé le « serment de Kingston » donna naissance à l’alliance militaire canado-américaine.

Après la Manifest Destiny de 1845, qui justifiait l’annexion du Texas et l’expansion des États-Unis en Amérique du Nord,  et la Doctrine Monroe de 1823, qui affirmait que toute intervention européenne dans les affaires du continent serait perçue comme une menace pour la sécurité et la paix, et le Serment de Kingston, il semble bien que l’administration états-unienne veuille un nouveau serment d’allégeance d’Ottawa pour empêcher la Chine d’utiliser le Canada comme cheval de Troie en Amérique du Nord.

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