Les dessous géopolitiques de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi

2018/10/22 | Par Pierre Dubuc

Dans un article particulièrement éclairant, le journaliste Marc MacKinnon du Globe and Mail (20 octobre 2018) explique que la mort du journaliste Jamal Khashoggi va bien au-delà de son assassinat par le prince Mohammed Ben Salmane. Il s’inscrit dans la rivalité entre l’Arabie saoudite et la Turquie pour la domination du monde musulman sunnite.

Selon MacKinnon, cette rivalité découle des révolutions de 2011 dans le monde arabe, qui a divisé les musulmans sunnites du Moyen-Orient en deux camps. D’un côté, la Turquie d’Erdogan qui soutenait financièrement et diplomatiquement les gouvernements dirigés par le mouvement des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie, alors que l’Arabie saoudite qualifiait les Frères musulmans de « terroristes ». Par la suite, Riyad a apporté son soutien aux militaires égyptiens qui ont délogé le parti islamiste de Mohammed Morsi du pouvoir.

Le journaliste Jamal Khashoggi était, d’après MacKinnon, membre des Frères musulmans depuis son jeune âge et il avait trouvé refuge en Turquie, comme plusieurs milliers de journalistes et de dissidents, après le coup d’État en Égypte et la fin du printemps arabe.

Selon un parlementaire turc interviewé par MacKinnon, deux visions du monde s’affrontent au Moyen-Orient. Celle des monarchies qui favorisent le statu quo et celle des Frères musulmans qui prônent le changement. Jamal Khashoggi personnifiait la deuxième option aux yeux des Saoudiens.

L’attitude du président turc Erdogan, qui révèle les détails de l’assassinat sur la place publique et pointe du doigt la responsabilité de Riyad, ne s’explique pas par son amour de la liberté de presse. Il a lui-même emprisonné de nombreux journalistes dans son pays et plusieurs autres ont été assassinés au cours des dernières années.

Au départ, Erdogan n’aurait pas particulièrement apprécié qu’on vienne assassiner sous son nez un journaliste dont il partageait les vues et auquel il avait accordé de nombreuses entrevues.

De plus, la Turquie voit d’un très mauvais œil les initiatives géopolitiques du nouvel homme fort de Riyad, le prince Mohammed Ben Salmane. Elle condamne, en particulier, le blocus instauré par l’Arabie à l’égard du Qatar. Il faut savoir que Riyad tient en grande partie responsable le réseau de télévision Al Jazeera, financé par le Qatar, pour les soulèvements du printemps arabe. Aussi, quand l’Arabie a menacé d’envahir le Qatar, la Turquie a rapidement dépêché des troupes vers la base militaire qu’elle détient au Qatar.

Selon le journaliste du Globe, le Qatar n’est qu’une scène parmi d’autres où s’affrontent Ankara et Riyad. C’est à qui construirait le plus de mosquées en Bosnie-Herzégovine et au Kirghizistan et dans d’autres pays des Balkans ou de l’Asie centrale pour diffuser leur version du coran.

Les deux pays s’opposent aussi à propos de l’Iran. Tandis que la coalition États-Unis–Israël-Arabie veut en découdre avec l’Iran, Ankara maintient des relations économiques importantes avec Téhéran. De même, si Riyad a avalisé le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem, le gouvernement d’Erdogan s’y est fortement opposé.

MacKinnon rappelle que Jamal Khashoggi était à l’emploi d’un réseau de télévision continu en Arabie, dirigé par le prince Alwaleed Ben Talal, lorsque ce dernier a été retenu prisonnier par le prince Salmane pendant deux semaines à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad, avec 200 autres princes et hommes d’affaires saoudiens pour corruption présumée, jusqu’à ce qu’ils versent des milliards de dollars.

Après sa libération, le prince Alwaleed Ben Talal a interdit à Jamal Khashoggi d’écrire sur la politique, même sur son compte twitter. Ce dernier s’est imposé un exil aux États-Unis où il a été embauché par le Washington Post, que Salmane accuse aujourd’hui d’être financé par le Qatar.

Jamal Khashoggi est revenu se marier avec sa fiancée turque dans le pays d’Erdogan où il se croyait en sécurité. C’est en se rendant au consulat de l’Arabie pour obtenir les papiers nécessaires à son mariage qu’il a été assassiné.

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