Homme à hauteur de la paix

2018/11/08 | Par Pierre Jasmin

Chantal Renaud, la productrice Denise Robert et l’artiste pour la paix Benoit Brière, au lancement du film L’enfant prodige de Luc Dionne sur la vie du musicien André Mathieu (interprété au piano par Alain Lefèvre)

L’ancien Premier ministre Bernard Landry nous a quittés mardi le 6 novembre. À l’artiste Chantal Renaud, qu’après la mort de sa femme, mère de ses trois enfants, il avait choisie entre toutes, les Artistes pour la Paix offrent leurs condoléances émues.

Paul Piché a souligné avec justesse la grande contribution de M. Landry qui a signé la Paix des Braves avec la nation Crie. Il fallait un homme politique à la langue non fourchue et à l’écoute aiguisée (audi alteram partem) pour convaincre Matthew Coon-Come et Ted Moses, son prédécesseur à la tête des Cris, qui l’entourent sur la photo, d’accomplir avec lui cette grande réalisation de paix. Seul un patriote ouvert sur le monde pouvait imposer à son parti nationaliste une telle alliance non chauvine. Selon Piché, Landry fut le premier de nos politiciens à comprendre l’importance de l’enjeu environnemental.

 

À hauteur d’homme

Grand officier de l’Ordre national du Québec, M. Landry fut vice-premier ministre de 1994 à 2001 auprès de Jacques Parizeau puis de Lucien Bouchard, mais aussi, à partir de 1976, ministre d’une quantité impressionnante de ministères lui donnant une connaissance profonde du Québec; ses grandes initiatives économiques, à l’écoute du développement social (il fit voter une loi anti-pauvreté et bien d’autres lois progressistes), furent à l’origine du fait que le Québec a renversé la vapeur et jouit actuellement d’un des plus bas taux de chômage au Canada. Notons en particulier le succès international de sa cité des multimédias québécois, poussée par les crédits d’impôt de son audacieux programme OSE.

Mais en 2003, alors qu’il est premier ministre désigné depuis deux ans, les Québécois, obnubilés par les enjeux locaux des indispensables fusions municipales menées par la ministre Louise Harel (sans qui la Ville de Québec ne serait pas la belle capitale d’aujourd’hui), lui préfèrent hélas Jean Charest : c’est probablement le défaut de sa qualité de langue non fourchue qui a abrégé sa carrière de chef d’État! Car comme Pauline Marois en 2014, le premier ministre partait vainqueur en entreprenant, lui, une campagne fidèle en tous points à ses idéaux et principes de grande droiture.

Le réalisateur Jean-Claude Labrecque a enquêté sur cette campagne électorale avec un film-hommage à l’humaniste intitulé À hauteur d’homme, documentaire intelligent et sans complaisance, récompensé par un Jutra. Landry ne s’est pas privé d’y formuler de cinglants reproches légitimes qui n’ont pas trouvé écho, sur une réforme nécessaire du métier journalistique, tandis que le cinéaste, reconnaissant de la disponibilité totale du premier ministre, déclarait : « J’aimerais que mon travail d’archiviste puisse servir aux historiens». La Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec n’a pas su saisir le relais, sans doute parce que le déclin de la profession s’est accéléré pour des raisons mondiales que la Fédération n’avait pas les ressources de confronter globalement…

Être homme irréprochable de principes ne va pas sans un orgueil qui l’a fait trébucher en refusant l’appui à 76.2% de son parti réputé peu tendre pour ses chefs : la suite lui a fait regretter amèrement sa décision, comme pourrait le raconter l’irréprochable chef intérimaire du Parti Québécois, Pascal Bérubé, le 8e depuis Boisclair si on compte les intérimaires.

 

Un intègre pédagogue né

Professeur au département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’École des Sciences de la Gestion de l’UQAM, chercheur associé en études stratégiques et économiques à la Chaire Raoul-Dandurand, Landry a été salué par notre collègue économiste Pierre Fortin, aussi membre de la CSN (!) qui résume ainsi la carrière de l’universitaire, grand bâtisseur économique : « il a donné un tonus économique à la révolution éducative de Paul Gérin-Lajoie ».

Celui qui avait fondé l’Union Générale des ÉtudiantEs du Québec, avant de décrocher un diplôme en droit et en économie de l'Université de Montréal (il sera admis au Barreau du Québec en 1965) et avant celui en économie et finance de l'Institut d'études politiques de Paris est donc revenu humblement en 2004 à son milieu universitaire d’origine qu’il avait réintégré aussi lorsque chassé du pouvoir. Amir Khadir, en visant les avocats Lucien Bouchard et Jean Charest, déclare aujourd’hui son admiration pour « Landry, l’homme intègre qui n’a jamais accepté de monnayer son statut d’ex-premier ministre pour devenir champion des riches pétrolières ».

 

L’artisan de la Paix des Braves (2002)

Pourquoi ne pas rebaptiser la rue Sherbrooke en avenue de la Paix des Braves (je suis sûr que le Musée des Beaux-Arts de Montréal aux nombreuses initiatives de paix serait d’accord) et la rue Amherst en rue Bernard-Landry? Permettant le déblocage de la Convention de la Baie James de Robert Bourassa, la Paix des Braves négociée par Bernard Landry a livré, malgré certains inconvénients écologiques, les fruits d’une richesse hydro-électrique unique au monde et qui plus est, partagée : les Innus dirigés par Ghislain Picard ne demandaient pas autre chose pour leur projet de développement éolien et solaire de 200 mégawatts appelé Apuiat, compromis par  la démission de deux membres du C.A. d’Hydro-Québec, vu l’intransigeance du gouvernement caquiste.

Notre richesse hydroélectrique est à l’origine de la déclaration à mes yeux la plus importante (et la plus étonnante) du premier ministre Legault depuis son accession au pouvoir : le matin-même de la mort de Landry qu’il ignorait encore, François Legault a incité le Premier ministre Doug Ford d’Ontario à renoncer au rafistolage de ses centrales nucléaires (dont les poisons menacent l’eau potable des Québécois, tant le Saint-Laurent que la rivière des Outaouais), pour s’ouvrir plutôt aux importations d’électricité du Québec, moins dangereuses et moins onéreuses dont il a offert de négocier des taux avantageux pour un nombre x d’années. Le même jour, ô synchronicité!, la gazière albertaine Questerre s’est adressée aux tribunaux pour remettre en question l’interdiction de la fracturation hydraulique et de ses poisons, décrétée par le gouvernement libéral. Deux nouvelles guère reprises par nos médias, à suivre, donc, et la marche écologique du samedi 10 novembre menée par Dominic Champagne à Montréal prend une importance stratégique importante.

 

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