Les gilets jaunes, un Occupy à la française

2018/12/06 | Par Pierre Dubuc

Quand les premières personnes arrêtées, lors des événements des Champs-Élysées, ont comparu devant les tribunaux, quelle ne fut pas la surprise des représentants des médias de constater qu’ils étaient des menuisiers, des électriciens, des maçons, des soudeurs, des chauffeurs de poids lourds, des mécaniciens, des artisans, des chômeurs – en somme des  ouvriers – venus des régions et non les habituels casseurs de l’extrême-droite ou de l’extrême-gauche. Le ministre de l’Intérieur a évalué à 3 000 le nombre de gilets jaunes radicalisés. Dans le sac de l’un deux, les policiers ont trouvé « deux paires de lunettes de piscines, sept masques de protection, un masque de plongée, un casque de ski, des genouillères, des protège-tibias, une protection dorsale, un pistolet à gaz, un poing américain, deux matraques télescopiques, des bouteilles en verre et d’autres en plastique contenant deux litres d’essence, des chiffons imbibés et… un gilet jaune », rapporte le journal Le Monde. Des policiers ont même affirmé que certains étaient munis de haches!

Le samedi, les chaînes de télévision continue montraient les manifestants renverser et incendier des voitures, briser les vitrines des boutiques de luxe des Champs-Élysées, s’attaquer aux banques et incendier de richissimes hôtels particuliers. Le lendemain, les médias avaient « oublié » les assauts contre les banques et les hôtels particuliers et concentraient plutôt leurs reportages sur les témoignages d’employés des boutiques dévalisés qu’on présentait, bien entendu, comme les premières victimes du saccage.

Ces jours-ci, en France, nous sommes bien loin des manifestations, en comparaison bien inoffensives d’Occupy Wall Street, même si la cause est la même : l’appauvrissement de la grande majorité de la population dans le contexte d’un écart grandissant de revenus entre les classes sociales.

Une nouvelle fois, fidèle à sa réputation, la France est, comme l’écrivait, il y a 167 ans, Friedrich Engels, dans la préface de l’ouvrage de Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, « La France est le pays où les luttes de classes ont été menées chaque fois, plus que partout ailleurs, jusqu’à la décision complète ».

 

Le président des très riches

L’étincelle qui a mis le feu aux poudres a été l’augmentation de la taxe sur le carburant de 10 cents le litre pour le diesel et de 4 cents pour l’essence. Elle s’ajoutait à une hausse de 11 cents le litre pour le diesel et de 6 cents pour l’essence déjà en vigueur depuis le début de l’année. Le prix du litre est d’environ 2,30 $ et les taxes représentent 64 % du prix, comparativement à 25 à 40% au Canada, selon les provinces.

Le baril a été rempli de poudre par le gouvernement Macron avec la diminution de l’aide au logement et des retraites dans un pays où le taux de chômage avoisine les 10% depuis de nombreuses années.  Mais la mesure qui a suscité le plus d’indignation et qui a valu à Macron d’être qualifié de « président des riches » - « des super-riches » a renchéri l’ancien président François Hollande - est la suppression, en début de mandat, de l’impôt sur la fortune.

Macron a cru que le mouvement des gilets jaunes s’étiolerait et perdrait de son soutien populaire à la vue des actes de violence. Mais, à son grand désarroi, il n’en est rien. Au fil des semaines, le soutien populaire ne se dément pas. Il se consolide même. Chaque jour, des gilets jaunes, parmi lesquels se trouvent de nombreuses femmes et retraités, bloquent la circulation à différents carrefours dans leurs régions respectives. Selon les sondages, entre 70 et 80% de la population appuie les gilets jaunes.

Pour tenter de résoudre la crise, Macron a demandé à son premier ministre Édouard Philippe de rencontrer des représentants des gilets jaunes pour négocier. Mais voilà que le mouvement, qui s’est constitué à partir de Facebook et des réseaux sociaux, n’a pas de porte-parole. Il y a une semaine, le Premier ministre avait réussi à convoquer deux gilets jaunes à Matignon, le siège de résidence du Premier ministre, mais l’un est ressorti après quelques minutes pendant que l’autre exigeait que l’entretien soit télévisé.

Dimanche dernier, 8 représentants autoproclamés ont prôné la « voie de la modération » dans le Journal du Dimanche et ont été invités à Matignon. Mais, rapidement, ils ont dû renoncer ayant fait l’objet de menaces. Les gilets jaunes ne se reconnaissent dans aucun représentant, encore moins dans ceux qui prônent la « modération ».

Réalisant que le gouvernement n’avait pas d’interlocuteurs, les commentateurs politiques se sont mis à blâmer le gouvernement pour avoir écarté sciemment depuis le début de son mandat les « corps intermédiaires », c’est-à-dire les partis politiques – autres que la République en Marche (LREM), le parti créé de toutes pièces par Macron à la veille des dernières élections – et les organisations syndicales.

Mais les syndicats n’ont pas la cote chez les gilets jaunes. D’abord parce que leur représentation est déficiente – à peine 5% de la main-d’œuvre est syndiquée en France – et trop faible face au gouvernement et au patronat. Tous ont en mémoire la défaite cinglante de la grève des cheminots, l’an dernier.

Devant ce constat, Macron et Philippe ont décidé, dans un premier temps, de « suspendre », pour les six prochains mois, la hausse du carburant prévu le 1er janvier, de même que les hausses du gaz et de l’électricité, ce qui est un aveu par le gouvernement que la hausse du carburant, à l’origine du conflit, s’est élargie à celle, plus générale, du pouvoir d’achat.

Les gilets jaunes ont rapidement balayé du revers de la main ce qu’ils ont qualifié de fausse concession. Pourquoi « suspendre » notre mouvement maintenant, s’il faut le reprendre dans six mois, ont-ils proclamé, en réitérant leur appel à une nouvelle manifestation samedi, le 8 décembre. Le premier ministre Édouard Philippe a réagi, ce mercredi, en annonçant devant l’Assemblée nationale l’abandon pur et simple des hausses de taxes.

 

D’abord un nouveau premier ministre, puis…

Quelle sera l’issue politique de cette crise? Deux partis, l’un d’extrême-droite, le Rassemblement national (le nouveau nom du Front national) de Marine Le Pen, et l’autre de  « la gauche de la gauche », La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, demandent au président Macron de dissoudre l’Assemblée nationale et de convoquer de nouvelles élections. Cependant, des observateurs avertis de la scène politique française font valoir que, compte tenu de « l’air du temps » en Europe et en France, de telles élections signifieraient fort probablement l’élection d’une majorité de députés de l’extrême-droite !

Le scénario le plus probable est la démission du gouvernement d’Édouard Philippe et la nomination d’un nouveau premier ministre, plus sensible aux revendications populaires. La Constitution française est un système hybride entre le modèle présidentiel américain et le parlementarisme britannique. Dans cette constitution, le Premier ministre, qui n’a pas vraiment de marge de manœuvre face au Président, joue, en quelque sorte, le rôle de fusible. Quand ça va mal, c’est lui qui saute!

Le départ d’Édouard Philippe est d’autant plus prévisible que le Président a fait grand cas du fait que, samedi dernier, pendant qu’il était en avion de retour du G-20 en Argentine, le premier ministre Édouard Philippe célébrait son anniversaire de naissance avec ses amis plutôt que d’être auprès des policiers, dont plusieurs sont sortis particulièrement amochés de leurs affrontements avec les gilets jaunes.

Et si le changement de gouvernement ne calme par les gilets jaunes? Si le chaos s’installe? Un scénario possible alors qu’on voit des lycéens, des ambulanciers, des ouvriers du bâtiment et des agriculteurs prêts à se jeter dans la mêlée. Des voix, encore timides, mentionnent un appel à l’ancien chef des armées, le général Pierre de Villiers, qui a démissionné après avoir été humilié publiquement devant plus de 2 500 invités à la réception de l’Élysée, la veille de la fête nationale, le 13 juillet 2017, par Emmanuel Macron, qui a repoussé du revers de la main ses demandes pour des budgets supplémentaires, en déclarant que c’était lui, Emmanuel Macron, qui était le chef des armées. Au fait, le général de Villiers a récemment fait la tournée des plateaux de télévision pour faire la promotion de son nouveau livre, intitulé avec beaucoup d’à-propos Qu’est-ce qu’un chef?. Il ne serait pas le premier général français à accéder au poste suprême pour sortir le pays du bourbier.