Huawei : les enjeux politiques canadiens et internationaux

2018/12/11 | Par Pierre Dubuc

L’arrestation de Mme Weng Wanzhoo, la directrice des finances de Huawei et la fille de son fondateur, à la demande des États-Unis qui réclament son extradition, est un extraordinaire défi à la politique étrangère du Canada. Le Canada se trouve coincé dans la lutte commerciale et politique sans merci que se mènent les États-Unis et la Chine. Washington veut obliger Ottawa à choisir son camp. Déjà, dans le nouveau traité de libre-échange nord-américain, la Maison-Blanche a fait inscrire une clause, qui a mis fin au projet d’Ottawa de conclure un traité de libre-échange avec la Chine en l’obligeant à lui en dévoiler à l’avance le contenu.

Depuis des mois, Washington mène une campagne tous azimuts pour obliger ses partenaires commerciaux et politiques, et en particulier les membres du groupe de pays anglo-saxons du « Five Eyes » d’échange de renseignements secrets, à mettre fin à leurs liens avec la multinationale chinoise Huawei, qui est le deuxième équipementier mondial.

À date, l’Australie, la Nouvelle-Zélande se sont pliées aux diktats de Washington. La Grande-Bretagne est sur le bord de céder. Mais le Canada résiste malgré les injonctions de l’administration Trump, du Congrès américain et des services secrets canadiens qui, tous, font valoir que Huawei est une société d’État, qui doit rendre des comptes au gouvernement chinois. Leur argument est que, pour des raisons de sécurité nationale, Huawei ne doit pas participer au développement du réseau 5G, qui est en train d’être mis en place.

La résistance du gouvernement libéral s’explique en bonne partie parce que les géants canadiens de l’Internet, et plus particulièrement, Bell et Telus, proches du Parti Libéral, utilisent déjà la technologie Huawei. Selon le Globe and Mail, il en coûterait près d’un milliard de dollars pour chasser Huawei du 5G ! À souligner également que Huawei verse 50 millions de dollars aux universités canadiennes, dont McGill et Polytechnique au Québec, pour des recherches sur les nouvelles technologies.

 

Les positions des partis politiques

Au Canada, le Parti conservateur s’est fait le relais des injonctions américaines. Le député conservateur Pierre Paul-Hus collabore activement avec l’administration américaine dans ce dossier. L’ex-chef du Parti, Stephen Harper, s’est aussi prononcé pour la mise au ban de Huawei.

En fait, les conséquences d’une telle décision sur Bell, Telus et Rogers sont loin de déplaire aux conservateurs. Lorsqu’il était au pouvoir, Stephen Harper avait adopté plusieurs politiques visant à briser le monopole qu’exerce sur l’Internet ce trio associé aux Libéraux. Harper avait favorisé Québecor dans l’espoir qu’il puisse développer à l’échelle du pays une alternative aux Trois Grands. Harper entretenait alors de très bonnes relations avec Pierre-Karl Péladeau, qui avait ses entrées au 24 Sussex. Mais Québecor n’était pas de taille à se mesurer aux Bell, Telus et Rogers et a dû déclarer forfait et se retirer dans son pré carré québécois.

Aujourd’hui, on ne sait pas si le bannissement de Huawei va affecter les activités de Vidéotron, mais un indice qu’il ne devrait pas trop l’être est la prise de position de l’éditorialiste Brian Myles du Devoir, proche de Québecor, qui invite le Canada à « bien choisir ses alliés » en disant que le milliard de dollars est « le prix de l’inaction et de la négligence », tout en invoquant la nécessité de ne pas avoir « un Internet 5G sous dominance chinoise ».

Le journal La Presse, proche des Libéraux, a pris une position moins tranchée, mais qui laisse entendre que le gouvernement canadien n’a pas vraiment le choix. L’éditorialiste Ariane Krol conclut son éditorial en déplorant que « le Canada se retrouve encore une fois pris dans les feux croisés de la guerre commerciale américano-chinoise » et que sa « position est hautement inconfortable ».

 

Exit la troisième voie?

Trudeau père avait, à son époque, recherché une plus grande indépendance à l’égard des États-Unis. Au plan international, son gouvernement avait reconnu la Chine et Cuba. Au plan interne, il avait mis en place l’Agence de tamisage des investissements pour exercer un certain contrôle sur les investissements américains au pays et sa Nouvelle Politique économique avait pour objectif d’acheminer le pétrole de l’Ouest vers l’Ontario industriel à un prix inférieur au cours mondial.

Il y a quelques années, le Conseil international du Canada (CIC), un think tank parrainé par l’élite économique du Canada, recommandait au gouvernement canadien une stratégie politique de repositionnement géopolitique. Le CIC remettait en question le libre-échange avec les États-Unis comme fondement de la politique économique du Canada et prônait une plus grande ouverture vers les marchés asiatiques.

Après avoir souligné que le Canada n’avait conclu aucun accord de libre-échange avec un pays d’Asie, le CIC recommandait que le Canada s’intéresse plus particulièrement au développement de ses relations avec la Chine et l’Inde en misant principalement sur le facteur humain.

On soulignait qu’il y avait au pays 3,7 millions de Canadiens d’origine asiatique, soit l’équivalent de la population de l’Alberta. De tous les pays de l’OCDE, faisait-on remarquer, c’est avec la Chine que le Canada possède le taux de circulation des personnes le plus élevé et que les Canadiens d’origine chinoise, avec une population de 1,3 million, sont le principal groupe ethnique au pays après les Français et les Britanniques, avant même les Autochtones.

Le Rapport suggérait de faciliter l’exportation du pétrole vers la Chine avec la construction d’un pipeline, qui était aussi considéré comme un atout pour négocier en position de force avec Washington pour permettre la sécurité d’accès des produits canadiens au marché américain. L’achat par le gouvernement Trudeau du pipeline Trans Mountain répond à ces attentes.

Avec l’arrivée de Trump, les conditions ont drastiquement changé. C’est la fin du monde multipolaire, qui a suivi la Chute du Mur de Berlin, et le resserrement des alliances en vue d’un affrontement économique, et possiblement militaire, avec la Chine. Il était inévitable que les États-Unis réagissent vigoureusement à leur déclin. L’exemple de Huawei en est la parfaite illustration, alors que la Chine est en voie de surpasser les États-Unis dans le domaine des télécommunications et de l’intelligence artificielle.

L’abandon prévisible d’une troisième voie et le rangement du Canada dans le camp américain contre la Chine sont lourds de conséquences. Par exemple, comment réagira l’importante communauté d’origine chinoise au Canada avec l’abandon d’une politique étrangère où la représentation des communautés ethniques tient une place importante?

On vient d’en avoir un nouvel exemple avec l’envoi de 500 observateurs canadiens en Ukraine – fort probablement en très grande majorité d’origine ukrainienne – pour surveiller le déroulement d’un scrutin. On se rappellera que la politique antirusse et pro-ukrainienne du gouvernement Trudeau a été déterminée par la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, qui est d’origine ukrainienne. Une position critiquée par Jean Chrétien.

Un autre exemple est le fait d’avoir envenimé les relations du Canada avec l’Inde en mettant en évidence la représentation des Sikhs dans le gouvernement canadien au point d’avoir invité au sein de la délégation canadienne, lors du voyage de Trudeau en Inde, un Sikh accusé d’avoir comploté pour assassiner un ministre indien!

Voilà où mène une politique étrangère basée sur le multiculturalisme !

Nos grands médias devaient commencer à traiter de ces questions de politique étrangère plutôt que de se cantonner dans la politique québécoise. Par exemple, ils commencent à peine à traiter de la question de Huawei, alors qu’elle défraie la manchette depuis des mois dans la presse canadienne-anglaise.

Sous le titre Bisbille dans l’anglosphère, l’aut’journal a publié une première analyse de cette question. Pour la lire, cliquez ici.