L’identité nationale existe sans être figée à tout jamais

2019/01/25 | Par Simon Rainville

La sociologue française Nathalie Heinich vient de faire paraître l’essai Ce que n’est pas l’identité. À l’heure où l’identité est déclinée sous toutes ses formes partout en Occident, que ce soit pour la glorifier ou la conspuer, voilà un livre qui tombe à point.

Pour la gauche, répondre à la question de l’identité commune est d’autant plus pressant que, comme le fait remarquer l’historien des idées américain Mark Lilla dans La gauche identitaire. L’Amérique en miettes, la gauche multiculturelle a perdu tout sens du commun à cause d’« idéologues de campus » et  de « militants qui ne savent plus parler que de leur différence ».

Le collectif, encore aujourd’hui, prend d’abord le visage de la nation, que cela plaise ou non. On ne saurait faire fi de la question nationale du Québec, ne serait-ce que parce qu’elle est au centre de la sphère publique depuis des années. À jouer le jeu des particularismes jusqu’à satiété, la gauche s’éloigne jour après jour de la majorité.

Les dernières élections, loin d’être une victoire pour Québec Solidaire, ont représenté une dégelée monumentale pour tout ce qui se trouve à gauche de la CAQ et du PLQ. Changer le Québec nécessite de prendre le pouvoir, ce qui implique une victoire majoritaire lors d’élections générales.

Or, le Québec doit s’éloigner tant des discours diversitaires de la gauche multiculturelle que des discours exclusivistes de la droite néoconservatrice. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est l’identité. Même s’il traite de la France, l’essai d’Heinich peut servir à mettre un peu d’ordre dans ce concept « d’identité » utilisé à toutes les sauces et à éclairer le cas québécois.

L’identité, selon l’auteure, ne peut être une notion acceptable lorsqu’il s’agit de défendre la pluralité identitaire d’un individu (par exemple, un écrivain homosexuel, francophone et musulman) et inacceptable lorsque vient le temps de parler des groupes (par exemple, les Québécois, les avocats, les cinéastes). Qui plus est, le mot identité ne peut pas être convenable pour définir les minorités et irrecevable pour définir les majorités. En d’autres mots, s’il y a des identités individuelles, il faut aussi accepter l’existence d’identités collectives.

Puisqu’elle est en partie objective, poursuit Heinich, l’identité n’est pas qu’une construction à laquelle chacun est pleinement libre d’adhérer ou non, comme la gauche multiculturelle le prétend. On ne peut pas nier, par exemple, que l’on est francophone. On ne peut pas davantage, comme le prétend la droite, affirmer que l’identité préexiste l’individu et le groupe puisque chaque identité change dans le temps et dans l’espace. Lionel Groulx ne se reconnaîtrait pas dans le Québec d’aujourd’hui. Pourtant il s’agit toujours du Québec, même si son identité n’est plus tout à fait la même.

Ni illusion subjective ni donnée naturelle objective, l’identité – individuelle ou collective – est plutôt une représentation mentale partagée par un groupe plus ou moins grand. L’identité nationale existe donc bel et bien, nous dit la sociologue : c’est une idée « structurée, appuyée sur des caractéristiques objectives, qui peuvent être décrites et analysées ».

Or, la droite a tort de tout ramener à l’identité nationale puisque l’individu est pluriel et que la nationalité ne représente qu’une facette d’une personne, plus ou moins grande selon l’importance qu’elle accorde à la nation. La gauche, quant à elle, se trompe en niant cette identité nationale comprise, selon les mots du sociologue Norbert Elias dans Les Allemands, comme « l’échelle spécifique de valeurs ainsi que le type spécifique de sentiments, de croyances et d’idéaux au moyen desquels les individus se relient à la collectivité souveraine qu’ils forment à l’unisson (…) ».

Le problème est que la droite naturalise ce qu’est « être québécois », elle le fige dans une définition qui n’a jamais pleinement existé. Pourtant, un « Québécois » est un idéal type duquel plusieurs variantes émergent. Selon Heinich, il ne faut pas voir l’identité nationale comme une arme assimilatrice des minorités par les majorités, alors que l’identité individuelle plurielle serait une façon de se différencier de ce tout assimilateur. Les deux servent à la fois à se différencier (en quoi suis-je unique?) et à s’assimiler (en quoi suis-je semblable aux autres ?).

En ce sens, toute identité est inclusion et exclusion puisqu’elle dicte, caractérise et gère la diversité. Le jeu des particularismes oublie que l’identité sert aussi à se reconnaître dans l’ensemble de l’humanité.

C’est que l’identité joue sur trois tableaux, poursuit la sociologue. D’abord, l’identité sert à l’autoperception ; voilà qui je suis. Puis, elle présente ce que l’on croit être; voilà comment j’aimerais être perçu. Finalement, l’identité est la résultante de la désignation par les autres; voilà comment les autres me voient. Toute identité est donc une négociation entre son intériorité, la façon de s’extérioriser et le retour de la perception d’autrui sur soi.

Lorsque l’on parle aujourd’hui de « crises d’identité(s) », c’est précisément parce que les trois plans des identités individuelles et collectives sont en redéfinition. Comme le souligne Heinich, il n’existe pas vraiment de sentiment d’identité sans crise d’identité puisque, au jour le jour, l’identité va de soi. C’est seulement en cas de malaise identitaire – que ce soit une volonté de changer de sexe ou de redéfinir ce qu’est être québécois – que l’on voit que l’identité est une représentation très puissante.

Les Canadiens français du Québec ont senti le besoin d’en découdre avec leur malaise identitaire dans les années 1960 et ont même changé de nom pour celui de Québécois puisqu’ils se percevaient différemment et souhaitaient se présenter et être vus autrement par les autres nations.

L’inconfort national actuel, que l’on réduit laconiquement à un rapport difficile à l’immigration, est en fait beaucoup plus profond puisque les trois facettes de l’identité sont touchées. Si une partie des Québécois a une méfiance envers l’immigration, c’est que nous peinons à nous percevoir et nous présenter positivement et, donc, à nous assumer.

L’image que nous renvoient les nouveaux arrivants et les Canadiens anglais – en nous qualifiant sans cesse publiquement de « province raciste » – nous dérange puisqu’elle ramène à l’avant-scène, bien que de façon discrète, la lancinante question de notre propre identité floue. Les immigrants apparaissent à plusieurs comme une menace supplémentaire à cette indécision et indéfinition chroniques. Un rapport plus serein à l’Autre nécessite un rapport serein à Soi, une assurance identitaire.

Heureusement, conclut Heinich, il existe des façons de sortir aussi bien d’une crise identitaire collective que d’une crise personnelle. Cela demande un travail important afin de régler ses troubles d’identification et de définition. Il est grand temps que le Québec réfléchisse à ces questions hors d’un cadre partisan qui réduit la profondeur des débats et fasse une place plus grande aux différentes façons d’être québécois tout en ne niant pas l’existence d’une identité proprement québécoise.

La perte de l’identité nationale peut s’avérer aussi difficile pour un peuple que le deuil chez un individu, comme le notait Elias : « Les effets immédiats d’un tel déclin, d’une telle déperdition de pouvoir et de statut, sont généralement des sentiments d’accablements et de désenchantement, de vanité et d’inutilité, parsemés de touches de cynisme, de nihilisme ou de repli sur soi ». N’y voyez-vous pas le visage du Québec actuel ?

 

Nathalie Heinich, Ce que n’est pas l’identité, Paris, Gallimard, 2018, 144 pages.

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