Les enjeux géopolitiques du gazoduc Énergie Saguenay

2019/02/21 | Par Pierre Dubuc

Les entreprises GazoduQ et GNL Québec, contrôlés par des intérêts états-uniens, veulent construire un gazoduc de 750 kilomètres pour amener le gaz de schiste de l’Alberta jusqu’à une usine de liquéfaction au Saguenay. Le projet Énergie Saguenay est évalué à 12 milliards de dollars.

Plus de 11 millions de tonnes de gaz naturel seront exportés, chaque année, à bord de super méthaniers de type Q-Flex, d’une longueur de 297 mètres et d’une largeur de 45 mètres, pouvant transporter 217 000 m3 de gaz. Jusqu’à 160 de ces méthaniers remonteraient chaque année la rivière Saguenay, soit trois ou quatre par semaine.

Le complexe consommerait 555 MW d’électricité, soit l’équivalent d’une aluminerie. Le gouvernement du Québec lui a déjà réservé un tel bloc d’énergie.

Le président québécois de l’entreprise, Louis Bergeron, ancien vice-président du défunt projet Énergie Est de TransCanada, affirme que le gaz est destiné aux marchés de l’Europe et de l’Asie où « il contribuera à la réduction de l’utilisation de charbon et de mazout dans le monde, réduisant ainsi les émissions mondiales de gaz à effet de serre ».

Jusqu’ici, le débat a surtout porté sur les aspects environnementaux du projet au Canada et au Québec (gaz de schiste, bélugas, etc.). Mais une analyse de ses dimensions géopolitiques est essentielle, d’autant plus qu’elle remet en question les prétentions environnementales des promoteurs du projet.


Le projet Nord Stream 2

Pour comprendre ces enjeux géopolitiques, il faut porter attention au projet qui fait débat actuellement en Europe, soit la construction du gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne et qui traverse les eaux territoriales de cinq pays. Le projet de 10 milliards d’euros  doit entrer en opération en 2020. L’entreprise russe Gazprom a déjà posé au fond de la mer Baltique 600 des 1200 kilomètres du gazoduc.

La dimension politique du projet est prépondérante car, économiquement, sa réalisation n’est pas nécessaire. Les gazoducs russes qui transitent par l’Ukraine et la Pologne, de même que Nord Stream 1 qui relie directement la Russie à l’Allemagne, suffisent amplement aux besoins actuels de l’Europe en gaz naturel.

Quelles sont ces dimensions politiques? Premièrement, Nord Stream 2 permettra à la Russie d’interrompre l’approvisionnement à l’Ukraine, sans affecter l’Allemagne. Il pourrait priver l’Ukraine de gaz, mais aussi des redevances que le pays touche actuellement comme droits de passage sur son territoire.  Les mêmes considérations s’appliquent à la Pologne.

Deuxièmement, selon le magazine The Economist, les installations de Nord Stream 2 justifieraient une présence militaire accrue de la Russie dans la Baltique, ce qui ne manque pas d’inquiéter les pays baltes.

Troisièmement, l’Europe est divisée sur la question. Dans le souci de moins dépendre du gaz russe, l’Union européenne prône une diversification des approvisionnements. Dans ce but, la Communauté européenne a statué sur la nécessité de plus de transparence des fournisseurs quant à leur prix, afin de permettre plus de concurrence et de prévenir les subventions gouvernementales.

Le cas du Danemark est un bon exemple de ces dissensions européennes. Dans un premier temps, le pays a bloqué le passage du gazoduc dans ses eaux territoriales. Le gouvernement voulait « éviter d’irriter l’allié étatsunien », qui s’oppose farouchement au gazoduc russe.

Hans Mouritzen de l’Institut des études internationales à Copenhague résumait ainsi, dans une entrevue au journal Le Monde, le dilemme auquel est confronté son pays. « Quoiqu’on fasse désormais, nous aurons des ennuis. Jusqu’à maintenant, nous avons choisi les États-Unis. Mais, avec le Brexit, l’Allemagne est en train de devenir plus importante en Europe pour le Danemark  et nous allons avoir besoin de trouver un terrain d’entente avec Moscou en Arctique. C’est pourquoi on préférerait que l’Union européenne se saisisse du dossier ».

C’est exactement ce qui s’est produit et, après plusieurs débats, l’Europe a accouché d’un compromis qui accorde à l’État membre de l’Union européenne hébergeant le premier point d’interconnexion sur le réseau (l’Allemagne , dans le cas de Nord Stream 2), l’obligation de s’assurer de la bonne application du droit de l’Union européenne au gazoduc dans ses eaux territoriales nationales, et de négocier avec les autorités du pays tiers. Selon les observateurs politiques, le compromis permet « aux Allemands de garder la main ».


Tensions internationales accrues

Cet arrangement ne va pas améliorer les relations entre l’Allemagne et les États-Unis, car le président Trump exerce d’intenses pressions sur l’Europe pour qu’elle remplace l’approvisionnement en gaz en provenance de la Russie par du gaz de schiste venant des États-Unis. Le projet Énergie Saguenay, promu par deux entreprises états-uniennes, rappelons-le, s’inscrit parfaitement dans cette politique de Washington.

Cette offensive de la Maison-Blanche est rendue possible par l’explosion récente de l’exploitation du gaz de schiste, qui représente aujourd’hui 90% de la production de gaz naturel aux États-Unis. De nouvelles découvertes technologiques facilitent son exportation. Jusqu’à récemment, le transport du gaz naturel nécessitait de coûteuses infrastructures en pipelines et d’importants investissements avec des contrats de 20 ans et plus entre producteurs et acheteurs, comme c’est le cas pour Nord Stream 2. Aujourd’hui, la liquéfaction du gaz naturel et la construction d’installations flottantes de regazéification permettent une grande souplesse dans le transport et la réduction du lien de dépendance entre les acheteurs et les vendeurs.

Le projet Énergie Saguenay fait partie du grand jeu géopolitique par lequel les États-Unis essaient de remplacer la dépendance de l’Europe au gaz naturel russe par la sienne. Si ce projet vient qu’à se réaliser, les États-Unis auront placé  un coin entre la Russie et l’Europe, neutralisant politiquement cette dernière. Cela permettra à Washington de poursuivre l’élargissement de la zone d’influence de l’OTAN dans les anciennes républiques soviétiques, aggravant le risque de confrontation militaire avec la Russie.

La situation politique en Allemagne est à suivre de près. La décision de Mme Merkel d’autoriser Nord Stream 2 a étonné les observateurs de la scène politique parce  qu’elle avait été une des plus virulente critiques de l’occupation de la Crimée. De plus, son animosité à l’égard de Poutine est bien connue depuis qu’il a essayé de l’intimider avec la présence de ses chiens policiers lors d’une rencontre entre les deux, en sachant très bien que Mme Merkel a une profonde aversion pour les chiens.

The Economist émet l’hypothèse que Mme Merkel a répondu aux vœux des milieux d’affaires allemands, inquiets depuis sa décision de fermer des centrales nucléaires, au lendemain de la tragédie de Fukushima au Japon. Mais cela pourrait aussi refléter une évolution au plan politique, selon le magazine britannique qui ne manque pas de souligner la présence de l’ancien chancelier Gerhard Shcröder au conseil d’administration de Nord Stream 2 et de Rosneft, le géant russe du pétrole.

Pour conclure, il est évident que les prétentions de Louis Bergeron, le président de Saguenay Est, à l’effet que le projet « contribuera à la réduction de l’utilisation de charbon et de mazout dans le monde, réduisant ainsi les émissions mondiales de gaz à effet de serre » ne sont que de la poudre jetée aux yeux des écologistes pour les neutraliser. Le gaz naturel de Saguenay Est  a pour objectif de remplacer le gaz naturel de la Russie. Et il risque de rompre l’équilibre des forces en présence en Europe, augmentant le risque de guerre. Les pacifistes doivent se joindre aux écologistes pour s’opposer à ce projet.