La fin de la longue histoire d’amour entre la Chine et le Parti libéral du Canada (2)

2019/03/12 | Par Pierre Dubuc

Le Projet Sidewinder

L’extraordinaire influence de la famille Desmarais sur la politique canado-chinoise allait être révélée lors de l’affaire du Projet Sidewinder, une enquête conjointe de la GRC et du SCRS, entreprise à la suite de la découverte d’irrégularités au consulat canadien à Hong Kong.

En 1990, un diplomate canadien, Brian McAdam avait mis à jour un trafic de visas en échange de pots-de-vin de 10 000 à 20 000$. Mais les autorités canadiennes avaient étouffé l’affaire pour ne pas nuire aux relations sino-canadiennes. Quelques années plus tard, l’enquête avait été rouverte et les enquêteurs en étaient venus à s’intéresser aux liens entre le gouvernement chinois, les triades criminelles chinoises et certains hommes d’affaires et politiciens canadiens influents.

Jean Chrétien a réussi à étouffer, une nouvelle fois, l’affaire au terme d’une entente avec le directeur de la GRC Giulano Zaccardelli où, en échange de l’abandon de l’enquête, il lui laissait carte blanche pour des dépenses somptuaires (luxueuse modernisation de son bureau, avion personnel, fêtes bien arrosées). (Nous avons traité en détail de cette question, cliquez ici pour l’article)  

Dans Ces espions venus d’ailleurs. Enquête sur les activités d’espionnage au Canada  (Stanké, 2009), les auteurs Fabrice de Pierrebourg et Michel Juneau-Katsuya soulignent que l’opération Sidewinder « a, pour la première fois, exposé les efforts considérables déployés par la Chine pour infiltrer, et éventuellement piller, l’économie canadienne ».

« Plus préoccupant encore, ajoutent-ils, les enquêteurs du SCRS et de la GRC mobilisés par ce projet depuis mai 1996 ont démontré l’existence d’une alliance formée pour l’occasion par un trio infernal : services secrets chinois, triades mafieuses et hommes d’affaires chinois. »

De Pierrebourg et Juneau-Katsuya affirment, en citant une étude du SCRS, que le Canada perdait « annuellement entre 10 et 12 milliards de dollars en raison de l’espionnage économique et industriel ». Dans leur livre, ils révèlent que la Chine a plus de cent vingt diplomates en poste au Canada, soit deux fois plus qu’aux États-Unis et que, contrairement aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à l’Australie, où « on compte en moyenne un cas par mois d’espionnage économique ou industriel chinois déposé devant les tribunaux, jamais au Canada une seule personne n’a été accusée pour cette activité illicite ».

Cela s’expliquerait par les pressions exercées par les députés et ministres chargés de courtiser l’électorat sino-canadien et par les chefs de grandes entreprises ou d’associations commerciales qui font affaire avec la Chine.
 

Des ministres sous influence

Au cours du mois de juillet 2010, la presse canadienne-anglaise s’est passionnée pour les déclarations de Richard Fadden, le directeur du SCRS qui, lors d’une entrevue à la CBC la veille de l’arrivée en sol canadien du président chinois Hu Jintao pour le Sommet du G-20, a laissé entendre que deux ministres provinciaux et des conseillers municipaux étaient sous « influence d’un pays étranger », sous-entendu la Chine.

Un Comité du Parlement a jugé ces déclarations « inacceptables » et a recommandé que le gouvernement canadien « s’excuse auprès de la communauté chinoise du Canada », tout en réclamant le licenciement de Fadden.

Mais, le 16 juin 2015, le Globe and Mail, rappelle Jonathan Manthorpe, a identifié Michael Chan comme étant une des personnes dont parlait Fadden.

Michael Chan est né à Gujanzhou en Chine. Il est arrivé au Canada à l’âge de 18 ans. En 1995, Chan devient le président de l’association libérale de la circonscription ontarienne de Markham-Unionville, dont le député est John McCallum. Chan est élu député provincial et devient ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Commerce international. À ce titre, il effectue 70 voyages en Chine au cours d’une décennie. Il devient le lien privilégié entre les gens d’affaires chinois et les gouvernements provincial et fédéral et se fait l’écho des prises de positions politiques chinoises.

Il n’est pas le seul à effectuer des voyages en Chine. Le député fédéral John McCallum est le principal bénéficiaire des voyages payés par le consulat chinois de Toronto à des politiciens canadiens avec 73 300 $ en frais de voyages, alors qu’il est ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté. En janvier 2017, McCallum démissionne et il est nommé ambassadeur en Chine. En janvier 2019, il est obligé d’abandonner son poste pour avoir mis le gouvernement de Justin Trudeau dans l’embarras et de présenter des excuses publiques après avoir déclaré que Mme Meng Wanzhou, la vice-présidente de Huawei, avait «un dossier très solide» pour contester son extradition vers les États-Unis.

 

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