Du côté des Bruckner et Beethoven…

2019/04/23 | Par Pierre Jasmin

Pascal Côté, chef innu et enseignant à l’École Joseph-François Perreault

SON ÉCLATANT SUCCÈS DU 19 AVRIL

En l’Église Saint-Jean Baptiste, pour la première d’une série de célébrations du 50e anniversaire de l’Université du Québec à Montréal, près de quatre cents choristes, l’Orchestre de la Société Philharmonique de Montréal et six solistes magistralement dirigés par le jeune chef Pascal Côté ont fait acclamer par une foule debout deux œuvres, dont la longue et belle Troisième Messe d’Anton Bruckner. Le professeur Claude Dauphin, membre de l’élite de la communauté haïtienne et musicologue internationalement reconnu, a salué en introduction les regrettés fondateurs du Chœur UQAM, Sœur Marcelle Corneille (C.N.D.) et le grand chef Miklos Takacs. Leur idée pérenne de ressusciter chaque année les grandes œuvres religieuses romantiques lors des Fêtes Pascales a été magnifiquement servie par l’interprétation de haute intensité spirituelle du Bruckner par Côté, au prénom prédestiné! Et quelle prestation des solistes Chantal Dionne, qui a fièrement ouvert la procession, Philippe Bolduc, Marc-Antoine Brûlé, ainsi que Caroline Gélinas, Émilie-Claire Le Ménédeu et Éric Thériault, de très haut niveau professionnel.

Ne blâmez pas l’idéal prolétarien de l’auteur pour la suite de cette recension, puisque tous les spectateurs s’accorderaient à louer en premier lieu le succès collectif choral, cent-cinquante choristes de l’UQAM, « contaminés » par la ferveur du Chœur Joseph-François Perreault fêtant son propre 40e anniversaire. Issus de cette école secondaire située non loin de la TOHU et du Petit Mahgreb, plus de deux cents jeunes choristes à l’enthousiasme fougueux étaient à la fois contenus et animés par la baguette exigeante de Pascal Côté, qu’un Richard Desjardins avait distingué à la tête du collectif de guitares à l’idéal écologique Forestare. Quelle discipline admirable a-t-il su inculquer dans un vivre-ensemble harmonieux à ses jeunes choristes Armaghanyan, Boudiaf, Chavez-Roy, Dao Thien, Émond-Maxime, Foco, Gambini, Howlin, Kizozo-Izia, Liu, Mitojevic, N’Guyen, Oularbi-Naila, Paduano, Rivas, Sassi, Tocto-Cajavilca, Vasquez, Wang, Xie, Youssef, Zuo et deux cents autres. Quelle patience leur a-t-il transmise dans le cheminement exigeant d’apprivoisement des deux chefs d’œuvres de la soirée, en particulier le Beethoven dont ils ont maîtrisé la langue du Hoch Deutsch!

 

MESSAGE BEETHOVÉNIEN « ENTENDEZ-VOUS BIEN? »

La soirée s’est terminée par une œuvre chère à moi, pianiste officiant et artiste pour la paix Pierre Jasmin (au centre de la photo). J’y tiens un bouquet généreusement offert par la  juive ukrainienne Svetlana Volovic-Klempner qui dirige l’école de musique réputée Fortissimo … de Hampstead, sans doute la raison pour laquelle elle a offert à son ancien professeur, …des lys bien québécois pour faire oublier les bourdes de son maire!

Les Artistes pour la Paix ont pu apprécier l’interprétation originale de la Fantaisie chorale opus 80 de Ludwig van Beethoven, faisant ressortir coups de tonnerre et canons dans le long solo introductif au piano, en ut mineur comme les Sonate Pathétique et Cinquième symphonie. Leurs détonations rythmées évoquent la défaite autrichienne d’Austerlitz et anticipent un épisode dans Vienne occupée par l’artillerie napoléonienne agressant les oreilles malades du compositeur : on l’a retrouvé, hagard, dans sa cave, la tête enroulée de linges pour les protéger des vibrations qui les faisaient atrocement souffrir.

Lorsque violoncelles et contrebasses introduisent pianissimo la 2e partie, leurs sourdes montées sont entrecoupées au piano par des lamentations modulantes qui trahissent l’instabilité émotionnelle du compositeur, aussi apparente dans sa sonate Les Adieux opus 81a : combien Fantasie, en allemand, se rapproche de fantasme et même plus tard de phantasmagorie grâce aux valeureux cors dégageant l’atmosphère avec leur do majeur ouvrant l’allegro. De même, à l’époque sur les champs de batailles, faisait-on cruellement ouvrir la marche par de jeunes tambours et fifres entraînant les soldats qui se seraient considérés comme lâches de ne pas suivre ces enfants, téméraires par inconscience, puisque décimés par la mitraille ennemie. Ici, flûte et hauts-bois ont ouvert la marche non plus de la guerre mais de la paix, précédant clarinettes, bassons et cordes soli jouant le même rôle d’avant-garde. L’orchestre en tutti suit mais malgré une marche martiale, la paix ne sera gagnée qu’après une méditation en adagio, parsemée de trilles de lumières.

La troisième partie illustre le chœur, précédé de solos. Selon son biographe du XIXe siècle, Alexander Wheelock Thayer, Beethoven aurait, à la dernière minute, subtilisé les premiers mots du poème commandé en vitesse à son ami Christopher Kuffner, pour y substituer Hört Ihr wohl (Entendez-vous bien?). Pourquoi? En double ironie, d’abord envers lui-même, déjà sourd comme un pot, puis envers généraux et aristocrates sourds à son message de paix, tels nos dirigeants actuels sourds à la souffrance écologique de la planète.

Ce message a été superbement rendu par le chœur montréalais qui a claironné un Beethoven ressaisi de ses doutes, exprimant sa foi inébranlable en la rencontre des arts et de la fraternité universelle : son chant choral héroïque défie le contexte historique de guerre continentale pour exprimer le bonheur, comme le fera l’Hymne à la Joie de la 9e Symphonie. Du poète Kuffner, retenons les sept vers suivants célébrant l’optimisme agissant de l’Artiste pour la Paix Ludwig van Beethoven:

Paix et joie (Fried und Freude!) s’accordent.
La nuit et la tempête deviennent lumière
et tout un chœur d'esprits retentit.
Ô vous belles âmes, acceptez de l’art
les dons remplis de joie.
Lorsque s'unissent l'amour et la force,
l'humanité se voit récompensée par la faveur des dieux.

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