À Québec, des enfants de médecins francophones dans des Vision Schools pour qu’ils n’aient pas d’accent en anglais

2019/05/02 | Par Frédéric Lacroix

Un jour, de nulle part, au détour d’une discussion anodine, un collègue me dit : « Tu sais, la moitié des médecins spécialistes de la ville de Québec envoient leurs enfants dans les « Vision Schools »[1]. Et la raison, déclamée sur le ton de l’évidence même, est toujours identique : mes enfants n’auront pas d’accent en anglais! ».

La moitié, vraiment? Exagère-t-il? Impossible de le savoir, car les données sur la provenance des élèves dans ce réseau d’élite, l’école privée « plus plus », sont verrouillées à double tour. Il est à noter qu’une année d’étude dans le réseau des Vision Schools se détaille à 11 000$, ce qui garantit de fait un revenu familial certain.

Quoi qu’il en soit, des médecins qui envoyaient auparavant leurs enfants au simple privé subventionné optent maintenant pour le privé non subventionné anglophone du style Vision Schools au primaire : ils sont passés d’institutions qui valorisaient beaucoup la maîtrise du français à une institution qui valorise énormément la maîtrise de l’anglais. Je ne peux m’empêcher d’y voir un signe des temps. Il est à noter que le réseau « Vision » ne couvre pas le secondaire pour l’instant. Pour ce niveau, les enfants doivent se contenter de l’école privée subventionnée « ordinaire ». 

Cependant, faire tout son primaire en anglais, dans un contexte où la maîtrise de cette langue est devenue le but suprême de l’éducation selon certains, semble laisser des traces: ainsi, il m’arrive souvent de croiser des élèves d’un collège huppé de Québec sortant manifestement du réseau « Vision » et se parlant… en anglais entre eux dans les rues du Vieux-Québec. Cette langue semble être devenue leur langue première, à défaut d’être leur langue maternelle. Mais, effectivement, je note qu’ils n’ont pas d’accent en anglais! Les 77 000$ de frais de scolarité payés par les parents, en incluant la maternelle, assurent bien l’absence de toute trace d’affreux accent québécois lorsqu’ils parlent anglais. Maîtrisent-ils bien le français cependant?

Si cette forme de ségrégation scolaire fondée sur l’argent et la langue existe depuis longtemps, elle était autrefois l’apanage d’une certaine grande bourgeoisie d’affaires. Pensons, par exemple, à Paul Desmarais Sr qui a fait scolariser ses enfants en anglais dans un collège privé non subventionné de Montréal. Mais cette forme de ségrégation scolaire s’est « démocratisée », si l’on peut dire (!), grâce aux augmentations salariales faramineuses dont ont bénéficié les médecins dans les quinze dernières années. Elle a ainsi percolé vers les couches sociales moins fortunées...

Ce qui est révélateur dans cette anecdote, c’est de voir que l’argent et le statut social, deux denrées dont disposent pourtant en surabondance les médecins au Québec ne leur permettent pas d’échapper au lot commun qui afflige les Québécois : celui d’être des colonisés, celui d’avoir largement internalisé, par réfraction, le regard de mépris que porte sur eux le colonisateur. Cela s’exprime de façon spectaculaire ici par le refus explicite de faire en sorte que le français, langue marquée d’un statut inférieur dans leur imaginaire, soit la langue de scolarisation principale des enfants. Cela est encore plus éclatant dans l’explication pathétique utilisée par ces parents pour justifier la scolarisation en anglais : soit que le but premier est d’empêcher que leurs enfants aient un accent – et ainsi trahissent leur origine – quand ils parlent l’anglais, la langue des maîtres. Cette absence d’accent vaudrait, selon eux, 77 000$.

Pour les Québécois, la seule libération possible, la seule voie de sortie de leur condition de colonisé, est collective.

Dans un texte prophétique dans son livre Raisons communes, Fernand Dumont écrivait: « Qui n’a songé, plus ou moins secrètement, à la vanité de perpétuer une telle culture (québécoise)? Cet aveu devrait commencer toute réflexion sur l’avenir. Nous avons à répondre de la légitimité de notre culture, et plus ouvertement que nos devanciers. La plupart d’entre eux n’avaient d’autres ressources que de suivre la voie de la fatalité; beaucoup d’entre nous, plus instruits, davantage pourvus de moyens financiers, disposent des moyens de quitter ce modeste enclos sans bruit ou avec fracas, exilés de l’intérieur ou de l’extérieur. Oui, les privilégiés ont le loisir de se réfugier dans l’ironie ou la fuite. Mais, grandes ou petites, les cultures ne meurent pas d’une subite défection ou d’une brusque décision. Une lente déchéance, ou des éléments hérités se mélangent à ceux de l’assimilation : ainsi se poursuit, pendant des générations, l’agonie des cultures qui n’épargne que les nantis. »

Il faut le répéter : il est urgent que le « plus puissant d’entre nous » soit l’État québécois travaille à rehausser le statut du français au Québec.

Cela est urgent.

 


[1] Des écoles anglaises non-subventionnées, aussi appelées « écoles passerelles ».

 

Photo : ecolevision.com

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