Benoit Deshaies, médecin des plus mal pris

2019/05/03 | Par Yves La Neuville

Qu’est-ce qu’un médecin peut bien faire comme simple participant dans une rencontre syndicale?  C’est l’impact de la mort prématurée de son père Alphonse due à une silicose qui amène Benoît Deshaies à s’intéresser à la défense des accidentés du travail. Cette maladie sournoise s’était développée par son travail dans une fonderie de Joliette. De plus, on refusa de reconnaître la silicose comme une lésion professionnelle, ce qu’il trouva fort injuste.

Benoît Deshaies décide donc de devenir médecin et après l’obtention de son diplôme à l’université de Montréal, il se spécialise en chirurgie à l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie. Refusant l’offre de demeurer aux États-Unis, il revient à Montréal comme médecin de famille et chirurgien; nous sommes à la fin des années 50. Il travaille entre autres à l’hôpital Saint-Luc, Fleury, Jean-Talon Beaulac et Doctor’s Hospital.  Il se rend compte que les plus ébréchés de la société sont souvent laissés seuls avec leur problème d’accident de travail et leur incapacité d’obtenir de l’aide pour améliorer leur sort.

Il se rapproche donc du milieu syndical afin de mieux cerner les besoins des travailleurs et bien comprendre comment il pourra les aider. Le 1er mai 1967, jour de la fête des travailleurs, il crée la Polyclinique Médicale Populaire pour accompagner les accidentés de travail.  La participation de son cofondateur, Jean-Claude Ménard de la FTQ, explique l’implication syndicale constante dans la Polyclinique. Elle est située dans l’ancien faubourg à m’lasse, rue Sainte-Catherine Est, à l’ombre du pont Jacques-Cartier. Dans ce quartier populaire, la clientèle ne manque pas et les débardeurs du port de Montréal sont parmi les premiers à profiter des services de cette polyclinique. Plus tard. Benoît Deshaies se dira tout fier de voir qu’un de ses petits-fils était devenu débardeur. La polyclinique grossit et vient même à compter une quarantaine de médecins et autres employés au service des travailleurs accidentés.

Pour lui, s’occuper des malades, c’est s’occuper de toute la personne qui est devant lui, et non seulement d’un malade, ou accidenté. Il faut prendre le temps de parler de s’informer de sa vie, de donner des conseils, presque impératifs: sur la cigarette, la boisson, la nourriture, etc. Le minutage n’est pas son fort et plus d’un nouveau patient est surpris de voir le temps d’attente se prolonger presque indûment.

Au cours de ses années de pratique et de gestion, à l’écoute des travailleurs et de leurs besoins, Benoît Deshaies réalise qu’ils sont pénalisés financièrement par leur accident de travail et trop souvent par l’impossibilité d’en faire reconnaître la responsabilité à leur employeur : ça coûte trop cher pour se défendre.

Au début de sa pseudo retraite en 1998, il confie la direction de la Polyclinique à sa fille Lise-Anne et met sur pied la Fondation du Dr Benoît Deshaies pour payer les frais encourus par la défense des accidentés devant les organismes comme la CSST (devenue la CNESST  Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail  ). Défendre les accidentés du travail  ou de la route ce n’est pas  un service très apprécié par les médecins, d’où la difficulté d’en recruter. N’ayant pas choisi d’être avocat ou plaideurs, les médecins n’aiment pas aller plaider devant les avocats de compagnies ou autres employeurs :  ils font face à une lourdeur administrative et même parfois judiciaire pour traiter ce type de dossiers. De plus, ces médecins sont moins bien payés, car l'examen de ces dossiers demande une étude approfondie, qui est contraire à la logique du paiement à l'acte. Même si Québec offre une prime de 30 % aux médecins qui traitent des dossiers de la SAAQ ou de la CNESST, cela ne suffit pas à compenser la lourdeur de la tâche. 

La Polyclinique n’a pas bonne presse auprès du gouvernement et des employeurs parce qu’elle coûte cher. Un jeune accidenté, qui réussit à faire reconnaître sa situation et à gagner son dossier devant un des organismes mentionnés, devient indemnisé pour plusieurs années, ça coûte cher. Chercher des médecins a donc obligé Benoît Deshaies à passer de longues heures à  recruter des médecins mais, souvent en vain.

Ce médecin a un autre grand intérêt: sa famille, sa femme Lise Mousseau, ses quatre enfants qu’il aime rencontrer tous les dimanches et sait guider dans le chemin étroit de l’honnêteté, la responsabilité et l’amour du travail. Ses nombreux petits-enfants aussi baignent dans ce climat de vie familiale aussi intense qu’agréable.

En 2001, à l’âge de 75 ans il décide de prendre sa vraie retraite... pour lui, la retraite était un mot pour les flâneurs!  Il continue donc d’offrir ses services comme analyste sur des cas d’accident de travail tout en veillant à l’avenir de la clinique et de sa Fondation.

Benoît Deshaies est fidèle à ses convictions jusqu’à la fin. Pour ses funérailles, il choisit, non pas une grande compagnie américaine ou canadienne, mais la Coopérative funéraire du grand Montréal. Il décède le 7 avril 2019.

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