Lettre aux escrocs de l’islamophobie

2019/05/07 | Par Gilles Simard

Légende de la photo : Dans l’ordre, René Bolduc (Cégep Garneau), Marika Bret (Charlie Hebdo), Guy Perkins (Sceptiques…), Djemila Benhabib (organisatrice), Gérald Dumont (comédien) et Diane Guilbault (PDF). Photo : Gilles Toupin.

Alors qu’au Québec, le projet de loi 21 sur la laïcité est sur le point d’être adopté, et que les coassements indignés du politiquement correct font écho aux rugissements paniqués de l’intégrisme religieux, notamment l’islamisme, il faisait bon entendre et voir (à l’ÉNAP), en ce premier mai, les Gérald Dumont, Marika Bret et Djemila Benhabib, déclamer et expliquer la « Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes » de Stéphane Charbonnier (Charb), le regretté directeur et caricaturiste du magazine satirique Charlie Hebdo, assassiné en même temps qu’onze autres personnes, le sept janvier 2015, par des extrémistes islamistes.

 

Au Québec aussi, les censeurs ont la dent dure

C’était d’autant plus rafraîchissant d’assister à pareille représentation sur la « liberté d’expression » que jamais, au Québec, ces dernières années, n’avait-on vu autant de censure, d’autocensure, de poursuites en justice ou d’accusations d’appropriation culturelle, et ce venant de minorités offensées, d’universitaires chichiteux ou de SJW courroucés-es : pensons à Slav, Kanata, aux « acheteurs chinois » de terres agricoles, à Mathieu Bock-Côté, Rhéa Jean, Nadia El-Mabrouk, Michèle Sirois, Djemila Benhabib, Zach Poitras (dreads), Normand Baillargeon et combien d’autres encore…*

Fait cocasse, parmi les deux cents personnes présentes, ce soir-là, se trouvait le Québécois d’origine roumaine Mihai Claudiu Cristea, qui distribuait son journal Les Immigrants de la Capitale, et qui avait été (comme Djemila Benhabib) poursuivi en justice par un couple de salafistes (2012), pour avoir « osé » photographier madame, en niqab, dans un marché public de Ste-Foy ; en page éditoriale du mensuel, d’ailleurs, monsieur Cristea affirme son appui au PL-21, tout en déplorant le fait que la CAQ n’aille pas assez loin en matière d’interdiction des signes religieux…
 

« Merci, Charb … »

Cela dit, loin de moi l’idée de trop en rajouter, puisque la salle était conquise à l’avance, mais outre de nous fournir un excellent rappel des faits, le comédien français Gérald Dumont, qui interprétait la pensée de Charb à l’aide d’illustrations, y est allé, ce soir-là, d’une performance aussi émouvante que magistrale. Rappelant notamment le racisme des années Sarkozy et la saga des caricatures de Mahomet, détaillant le concept d’islamophobie et raillant le paternalisme de « l’homme blanc intellectuel bourgeois de gauche envers les sous-éduqués », la prestation de Dumont s’est avérée efficace, incisive et jubilatoire à souhait. Arrivé en fin de lecture, moment intense s’il en fut, l’homme n’a pu retenir un sanglot étouffé en même temps qu’il remerciait Charb à voix haute…

 

Bouleversante Marika Bret

Droite et altière, avec une économie de mouvements et une intensité qui faisait frissonner par moments, Marika Bret, directrice des ressources humaines à Charlie Hebdo, a rappelé quant à elle, sa première visite à Québec, en 2003, avec le regretté Charb.  « Je ressens beaucoup d’émotions, ce soir, à revenir partager cet esprit de liberté qui animait Charb, et qui nous anime encore, » a-t-elle confié avec des trémolos dans la voix.

Par la suite, et sans jamais donner dans le sensationnalisme ou le misérabilisme, la dame a rappelé les conditions de sécurité extraordinaires pour les membres de l’équipe de Charlie Hebdo : protection privée en permanence, adresse secrète, portes et fenêtres blindées, panic room, rien n’y manque, depuis le carnage des frères Kouachi, en 2015. « Mais ils n’ont pas gagné, assure-t-elle… Ils n’ont pas réussi à prendre cet esprit de liberté qui est toujours le nôtre ».

Dans la foulée, et citant de nombreux exemples, Marika a aussi fait part de son grand désappointement face à une gauche communautariste, en France, qui outre de renier sa raison d’être, a empêché des représentations de la lecture-spectacle de Lettre aux escrocs, soi-disant par peur de débordements ou pour des motifs artistiques (Avignon, Lille, l’UNEF…). Tiens donc, là-aussi ?!...

 

« Les laïcs musulmans, grands porteurs de libertés »

En deuxième partie, un panel d’invités-es composé de Guy Perkins (Sceptiques du Québec), René Bolduc (Cégep Garneau) et Diane Guilbault (Pour les Droits des Femmes), animé par l’auteure, journaliste et organisatrice Djemila Benhabib, débattait à partir des questions et des commentaires de la salle. Du trio, la militante féministe Diane Guilbault fut certes la plus applaudie, grâce à son explication des revendications particulières de son groupe (fin du programme ECR, égalité hommes-femmes, etc.).

Enfin, tout en déplorant elle-aussi l’abdication d’une partie de la gauche en matière de laïcité, madame Benhabib a rappelé qu’il n’y avait non pas « un » Islam, mais plutôt « des » Islams, chacun pouvant se pratiquer dans la sphère privée, comme le faisait d’ailleurs son propre grand-père…

« À leur façon, les musulmans laïcs sont les plus grands porteurs de liberté. Hélas, a-t-elle conclu, on dirait que les médias y sont allergiques… »

Là-dessus, compte-tenu de l’immense place donnée aux contempteurs de la laïcité, à gauche comme à droite, nous n’allons certes pas la contredire.

 

* SJW : Social Justice Warriors

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