Arctique : Le Canada va-t-il réhabiliter la théorie du secteur?

2019/05/09 | Par Pierre Dubuc

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo vient de relancer, dans un discours devant le Conseil de l’Arctique, le débat sur la souveraineté canadienne sur l’Arctique. Le débat n’est pas nouveau.

Déjà, il était significatif que la signature du traité d’achat de l’Alaska à la Russie par les États-Unis ait eu lieu le jour même où la Reine Victoria apposait sa signature au bas du British North America Act (BNA Act). En 1869, les États-Unis songeaient également à acheter le Groenland et l’Islande dans le but de mettre la main sur les terres arctiques réclamées par le Canada.

Le gouvernement de Sir Wilfrid Laurier (1896-1911) a été le premier à vouloir assurer la souveraineté du Canada sur l’Arctique. À l’époque, le sénateur Pascal Poirier a proposé l’adoption de la théorie du secteur. Selon cette théorie, pour tout pays possédant une rive sur l’océan Arctique, on trace à partir du point le plus occidental de la côte et du point le plus oriental de celle-ci, deux lignes allant vers le pôle Nord et tout ce qui se trouve dans cette pointe de tarte relève de sa juridiction. Laurier a officiellement repoussé l’idée, mais, à l’époque, sur plusieurs cartes canadiennes de l’Arctique, les frontières apparaissent définies selon le principe du secteur.

Les États-Unis rejettent alors cette théorie – il n’y a aucune île au nord de l’Alaska – et ils considèrent le Haut Arctique comme une terra nullius, c’est-à-dire n’appartenant à aucun pays, ce que Pompeo vient de réaffirmer. Par contre, la Russie, de même que la Norvège, adoptèrent la théorie du secteur.

 

Rencontre secrète entre Parizeau et un général américain

Le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau a, lui aussi, flirté avec la théorie du secteur lorsqu’il a voulu affirmer la souveraineté du Canada sur l’Arctique. C’est ici que s’inscrit un événement particulièrement significatif révélé dans une biographie de Jacques Parizeau publié en 1992 par Laurence Richard (Jacques Parizeau, le bâtisseur, Éditions de l’Homme, 1992). Nous en citons un large extrait.

 

Début de l’extrait

Un jour de 1971, Jacques Parizeau reçoit un coup de téléphone d’un ami installé aux Etats-Unis.

« Pourrais-tu prendre l’avion pour Chicago cet après-midi?, lui demande cet ami.

J’ai autre chose à faire. Pourquoi veux-tu que je fasse ça?, répond Parizeau.

Je t’assure que c’est très important. Je ne te ferais pas faire ce déplacement pour rien. Je ne peux pas te donner de détails. Crois-moi. C’est important que tu y ailles. »

Jacques Parizeau prend donc l’avion à destination de Chicago. À la sortie de l’aéroport, un chauffeur, l’ayant identifié au moyen d’une photo, l’entraîne vers la sortie : « La voiture vous attend. »

L’auto démarre et file à toute allure, traversant toute la ville de Chicago, et poursuivant sa course jusqu’à Racine, ville de taille moyenne situé sur les bords du lac Michigan, dans le Wisconsin. Elle s’engage finalement dans l’entrée d’une immense propriété, qui, Parizeau l’apprendra par la suite, appartient aux propriétaires de la société Johnson and Johnson, et qu’on utilise pour des séminaires et des réunions.

Une fois à l’intérieur du superbe manoir, Parizeau est accueilli par un personnage qui lui dit tout bonnement : « Le général vous attend. »

Il entre dans une pièce où sont déjà installés une quarantaine de personnes qui représentent entre autres l’ambassade canadienne de Washington, le State Department américain, le Pentagone et l’armée américaine et le ministère des Affaires extérieures d’Ottawa.

Le général en question est rattaché à la DIA (Defense Intelligence Agency, équivalent militaire de la CIA). Tout le monde est installé pour dîner, et on installe l’hôte québécois en face du général. Après le repas, on passe aux choses sérieuses. Et Jacques Parizeau est manifestement celui à qui vont s’adresser les questions de « grand intérêt ». La première va droit au but : « Que pensez-vous de la théorie des secteurs? »

Fort heureusement, quelques mois plus tôt, Jacques-Yvan Morin a fait un exposé à son collègue sur des questions de cette nature. Selon la théorie des secteurs, pour tout pays possédant une rive sur l’océan Arctique, on trace à partir du point le plus occidental de la côte et du point le plus oriental de celle-ci, deux lignes allant vers le pôle Nord et tout ce qui se trouve dans cette pointe de tarte tombe sous sa juridiction. Le Canada, l’URSS et la Norvège sont d’accord avec cette théorie. Par contre, les Etats-Unis, qui possèdent l’Alaska, sont partisans de la liberté de circuler. Mais pour que cette théorie des secteurs trouve une application pratique, il est essentiel que tous les pays riverains soient d’accord. Tant qu’il reste des récalcitrants, ça ne peut pas marcher.

La question suivante était prévisible : « Si le Québec devient souverain, est-ce qu’il sera pour la théorie des secteurs? »

La question de la théorie des secteurs a d’autant plus d’importance pour les Américains que, dans cette pointe de tarte qui serait définie à partir du point le plus occidental et le point le plus oriental de côte du Québec sur les régions arctiques, se situe la majeure partie de la Terre de Baffin sur laquelle on trouve à ce moment-là la deuxième plus grosse base aérienne des Etats-Unis après Thulé, au Groenland. « Ces braves Américains, dit Parizeau, se demandaient ce qui arriverait à leur base. »

À ce moment-là, Parizeau a compris que la montée du souverainisme, au Québec, commençait à être prise au sérieux. Quant aux Canadiens, ils étaient furieux de toute cette mise en scène, justement parce que ça constituait une reconnaissance de l’idée de la souveraineté. « Les Canadiens étaient très mécontents que les Américains m’aient invité à discuter avec eux. »

Jacques Parizeau et ses hôtes ont exploré ce soir-là nombre d’aspects importants de l’accession du Québec à la souveraineté.

Il a été par exemple question de la participation du Québec à Norad et à l’Otan : « Moi, dit-il, j’ai toujours pensé que ça allait de soi qu’un Québec souverain fasse partie de Norad et de l’Otan. On ne peut pas, d’autre part, demander le parapluie de la défense des Etats-Unis, et d’autre part se déclarer neutre. »

 

Fin de l’extrait

De toute évidence, les États-Unis ont montré au gouvernement Trudeau qu’ils étaient prêts, pour contrer les prétentions canadiennes sur l’Arctique, à apporter leur soutien à l’idée de l’indépendance du Québec, si ses promoteurs ne reconnaissaient pas la théorie du secteur.

Y a-t-il encore aujourd’hui des indépendantistes qui s’intéressent à cette question, qui redevient d’une brûlante actualité?

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