Wajdi Mouawad, théâtre d’intensité

2019/05/27 | Par Pierre Jasmin

Wajdi Mouawad à Avignon en 2009

 

L’auteur est artiste pour la paix 

Samedi le 25 mai 2019, à la Place des Arts de Montréal, la salle Jean-Duceppe remplie à ras-bords a accordé au théâtre français de la Colline invité par le Festival Trans Amériques, une ovation exceptionnelle, méritée, criée et debout, de plusieurs minutes à ses neuf comédiens internationaux, après leur prestation de près de quatre heures. Ils reviendront le 27 au soir dans la même salle et seront au Grand Théâtre de Québec le 3 juin. Wajdi Mouawad, Artiste pour la Paix de l’année 2006, retrouve le souffle inouï de ses fresques théâtrales qui nous avaient tant séduits[i]. Ses comédiens ont illustré en allemand, arabe, hébreu, français et anglais leurs destins enchevêtrés se nouant tour à tour en une chambre d’hôtel et un appartement, pour aboutir dans un hôpital à Jérusalem. Les utiles sous-titres n’ont pas eu pour effet d’altérer l’incroyable émotion ressentie par tous et toutes.

Le thème principal, qui pourtant nous sort du stérile débat de foulard ou de kippah auxquels il ne sera pas fait allusion[ii], en est l’identité de la personne humaine. Wajdi explique dans un entretien livré à Charlotte Farcet que « la fixité identitaire est, me semble-t-il, la pire clôture de soi. Elle nous oblige à nous penser comme un centre autour duquel les autres identités se déploient, (…), rien de pire. » Le personnage qui évoluera le plus dans la pièce est un biologiste qui ne croit qu’en les 46 chromosomes : il apprendra qu’ils peuvent être bousculés par le coup de foudre de l’amour unissant au hasard pêle-mêle Juifs, Allemands et Arabes, malgré la lourdeur du passé historique et l’omniprésence armée. Tout au long de la première partie, on entend les passages assourdissants d’avions de combat israéliens, grâce (!) à des haut-parleurs d’une puissance incommodante.

Les tenants du BDS[iii] avaient tenu à distribuer à l’entrée aux spectateurs un fascicule d’information sur leur mouvement. Ils y ont d’abord généreusement écrit « M. Mouawad est un grand artiste qui a le courage d’aborder des questions difficiles dont celle de la Palestine » et « plusieurs d’entre nous irons au spectacle », pour ensuite le blâmer d’avoir reçu À PARIS le soutien de l’ambassade israélienne de France pour le transport aérien des artistes israéliens. Sa réponse « que c’était là une pratique régulière dans le théâtre, rien de plus » ne les a pas satisfaits. Le BDS insinue que l’appui israélien range la pièce dans la campagne de propagande internationale Brand Israël aussi appelée Hasbara.­­­­­­­­­­­­­

Les Artistes pour la Paix s’étaient divisés dans le passé entre une faction (mon ami Martin Duckworth) appuyant Roger Waters, musicien-auteur de The wall (Pink Floyd), dans son appui inconditionnel et celui d’autres artistes à BDS. Mais informés de la controverse qui avait opposé le mouvement, hélas parfois sectaire, à la veuve d’Edward Saïd proche de Daniel Barenboim et de son West-Eastern Divan Orchestra formé de musiciens palestiniens et israéliens (le chef avait eu le courage de prendre aussi la nationalité palestinienne), nous avions soutenus ces derniers, ainsi que l’écrivaine Margaret Atwood allant recevoir en Israël contre les objurgations de BDS un prix universitaire[iv] : la présidente honoraire de PEN international avait utilisé une partie de sa bourse pour défendre l’environnement des oiseaux (la pièce dont on parle s’intitule : « tous des oiseaux »), en ne manquant pas, lors de ses contacts avec les autorités, de dénoncer le rationnement discriminatoire israëlien de l’eau, rendue d’année en année moins accessible aux Palestiniens.

Dans cette nouvelle production de l’institution parisienne que Wajdi Mouawad dirige, le Théâtre de La Colline, on salue les saillies d’humour inédites qui nous permettent de mieux accueillir la tension dramatique de l’œuvre, tout en reconnaissant les thèmes fondamentaux de l’auteur d’Incendies, quête des origines et secret familial à la clé, qu’on voit évidemment venir. Sa complicité de Libanais avec le sort inadmissible des Palestiniens, surtout ceux massacrés dans Sabra et Chatila dont la pièce entretient le douloureux et macabre souvenir, est nécessaire, indispensable à l’humanité pour la rendre moins impitoyable face aux souffrances de ce peuple, même les extrémistes de Gaza.

Marie Labrecque, dans Le Devoir, commente : « À ces identités braquées, Tous des oiseaux paraît opposer l’intrigante figure historique de Hassan Ibn Muhamed el Wazzân et son espèce de fluidité identitaire. À travers sa belle métaphore aviaire, la pièce fait aussi rêver à la liberté d’une faculté de mutation, permettant de découvrir des mondes qu’on n’imaginait pas. La conclusion, franchement remuante, nous renvoie plutôt au tragique réel. Le déchirement d’Eitan (vibrant Jérémie Galiana), c’est aussi celui de toute une région, marquée par un insoluble conflit. »

Nous apprenons avec plaisir que Wajdi Mouawad fera équipe avec l’APLP de l’année 2019 Robert Lepage pour terminer son cycle familial commencé par Seuls en 2008 et par Sœurs en 2014, avec trois pièces qu’ils intituleront Frères, Père et Mère. Nous attendons avec impatience cette union du magicien du verbe avec le magicien du geste imagé.

 


[i] Tel Incendie porté au cinéma par Denis Villeneuve, s’imposant alors sur la scène internationale qu’il n’a plus quittée et inspirant entre autres Inch’Allah de notre APLP2012 Anaïs Barbeau-Lavalette.

[ii] On pourra vérifier mon impression et surtout on s’enrichira du texte si dense de la pièce, édité chez Leméac.

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