Le projet GNL Québec doit être rejeté

2019/06/03 | Par Jesse Greener et Lucie Sauvé

Respectivement professeur de chimie, Université Laval et professeure, Institut des sciences de l’environnement, UQAM*

En cette ère d’urgence climatique et d’effondrement de la biodiversité, nous estimons que les scientifiques ont le devoir de se prononcer sur les grands projets qui détermineront l’avenir de notre civilisation. C’est dans cet esprit que nous intervenons aujourd’hui dans le débat public sur le projet GNL Québec.

GNL Québec est un mégaprojet comprenant un pipeline de 782 km (le projet Gazoduq), une usine de gaz naturel liquéfié (le projet Énergie Saguenay) et un terminal maritime où des super-méthaniers chargeraient le gaz naturel liquéfié (GNL) pour l’exporter vers les marchés étrangers via le fjord du Saguenay et le fleuve Saint-Laurent. Ses promoteurs soutiennent qu’il contribuerait à la lutte contre le réchauffement climatique grâce à l’hydroélectricité qui serait utilisée pour la liquéfaction du gaz et au fait que le gaz exporté remplacerait le charbon et le mazout « en Europe, en Asie et ailleurs ».

En réalité, ce projet ne contribuerait pas à lutter contre le changement climatique. Il favoriserait l’extraction quotidienne de 44 millions de mètres cubes de gaz naturel dans les Prairies canadiennes, ce qui représente 2,6 fois la consommation quotidienne de l’ensemble du Québec. Le Canada, qui est déjà le 5e exportateur de gaz naturel en importance au monde, verrait ses exportations nettes de gaz naturel grimper de 27 % si ce projet allait de l’avant.

Selon une analyse du cycle de vie de ce gaz commandée par les promoteurs, de son extraction jusqu’à sa sortie de l’usine de liquéfaction, il engendrerait plus de 7,8 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) par an. Cela signifie que les émissions totales associées à ce projet au Canada seraient comparables au total des réductions d’émissions de GES au Québec depuis 1990. Une incertitude de taille dans ces calculs concerne la quantité d’émissions fugitives de gaz (fuites) survenant durant son extraction, tout au long de la chaîne de transport et après la fermeture des puits. Comme le gaz naturel est constitué essentiellement de méthane, un gaz à effet de serre 84 fois plus puissant que le CO2 sur un horizon de 20 ans, la contribution de ces fuites au réchauffement planétaire est énorme, et il est donc possible que les émissions totales de GES associées à ce projet soient considérablement plus élevées que les meilleures estimations disponibles.

En outre, le promoteur se garde bien de souligner les grandes quantités de CO2 générées en aval par la combustion du gaz qu’il exporterait. Selon nos calculs, cette combustion ajouterait environ 30 millions de tonnes de CO2 par an, en supposant qu’il n’y ait pas d’émissions fugitives. Ce total augmente considérablement quand on tient compte de l’impact des émissions fugitives survenant dans des conditions normales d’exploitation.

Qui plus est, GNL Québec n’aurait aucun contrôle sur l’utilisation finale de ce gaz, et il n’y a aucune preuve que son utilisation remplacerait le charbon ou le mazout. Il est tout aussi probable que ce gaz puisse remplacer les sources d’énergie renouvelables, ce qui ne ferait que renforcer la dépendance mondiale à l’égard des combustibles fossiles, et ralentir le développement des technologies énergétiques de rechange dont nous avons désespérément besoin.

 

Menace sérieuse

Nous rappelons que, pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, il faut réduire d’ici 2030 les émissions de GES d’environ 45 % par rapport à 2010 et avoir atteint la carboneutralité d’ici 2050. Pour y parvenir, il est essentiel de réduire le nombre d’infrastructures liées aux combustibles fossiles et non d’en construire davantage.

Le projet GNL Québec constitue également une menace sérieuse pour la biodiversité. En traversant les milieux naturels du Nord-du-Québec, de l’Abitibi-Témiscamingue au fjord du Saguenay, le pipeline Gazoduq fragmenterait l’habitat de 17 espèces vulnérables, menacées ou en voie de disparition. Il croiserait les bassins versants des rivières Harricana, Nottaway, Moose, Outaouais, Saint-Maurice et Saguenay. Enfin, l’exportation du gaz liquéfié exigerait chaque semaine 6 à 8 passages de super-méthaniers dans le fjord. Le bruit sous-marin assourdissant de ces géants des mers mettrait en péril la survie du béluga du Saint-Laurent dans le seul refuge acoustique protégé dont il dispose encore.

Pris dans son ensemble, ce projet viendrait donc altérer encore davantage les écosystèmes terrestres et marins dont dépend la vie sur Terre, alors même que les experts mandatés par l’ONU ont récemment confirmé un taux d’extinction des espèces « sans précédent » et qui s’accélère, érodant « les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier ».

Ces faits s’accordent très mal avec la prétention que GNL Québec ferait partie des solutions à l’urgence écologique. Ils indiquent plutôt que ce projet contribuerait à l’aggraver. Nous estimons par conséquent que le projet GNL Québec est incompatible avec la notion de transition énergétique et doit être rejeté.

Ce texte est appuyé par environ 150 scientifiques.

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