Dure semaine pour la caricature

2019/06/14 | Par Pierre Jasmin

Deux nouvelles, coup sur coup, marquent cette semaine d’une pierre noire, sans comparaison, évidemment, avec la tuerie de Charlie Hebdo d’il y a quatre ans. La caricature ci-jointe, avec une rarissime mise en scène de son propre créateur, illustrait alors, face au fanatisme islamiste barbare, les aléas du métier de caricaturiste.

1- La première des deux nouvelles de cette dure semaine montre la censure maintenant appliquée aux États-Unis, affligés du régime Trump qui encourage ce genre de dérives. L’Agence France Presse : « Le New York Times a annoncé lundi qu’il ne publierait plus de dessins politiques dans son édition internationale, un peu plus d’un mois après une polémique liée à une caricature jugée antisémite ». Les Français se rangent évidemment du côté de la liberté de presse : Plantu, célèbre dessinateur du quotidien français Le Monde et fondateur de l’association Cartooning for Peace, a critiqué la décision du New York Times de bannir les caricatures politiques de ses éditions internationales. À travers l’association Cartooning for Peace (créée en 2006 avec l’approbation du Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan) et avec l’ONG Reporters sans frontières, Plantu mène justement une campagne pour que le dessin de presse soit reconnu par l’UNESCO comme un droit de la personne fondamental. »

Si, au Québec, les réactions se partagent, une nette majorité trouve exagéré de vouloir bannir la pratique entière du dessin caricatural, à partir d’un seul controversé. Si Serge Chapleau l’appuie publiquement, le trouvant « drôle », d’autres parlent d’un dessin « raciste et offensant ». Jugez-en par vous-même, tandis que nous avons (encore ?!) la liberté de le montrer. Après la parution de la caricature, le New York Times s'était publiquement excusé, en affirmant que le dessin était « clairement antisémite et indéfendable ». Jared Kushner, le gendre du président Trump, serait d’accord pour une fois avec le NYT !

 

 

« Nous sommes reconnaissants et fiers » du travail accompli par les deux dessinateurs, Patrick Chappatte et Heng Kim-song, au fil des ans, réagit James Bennet, responsable de la page éditoriale du NYT, désireux d’apaiser la controverse en la ramenant (lâchement ?) à une décision bureaucratique. « Voilà plus d'un an que nous envisagions de calquer davantage cette édition sur celle publiée aux États-Unis en mettant fin aux caricatures quotidiennes, et c'est ce que nous ferons à partir du 1er juillet ».

Au Québec toujours, une autre « censure » guette le caricaturiste de The Gazette qui a tracé un parallèle entre la CAQ et le KuKluxKlan : la violence de ce groupe raciste criminel associé au projet québécois de loi 21 ne justifierait-elle pas au moins une remontrance solide, comme si la caricature ci-dessus avait ajouté une croix gammée au collier du chien ?

2- Une deuxième triste nouvelle nous annonce la retraite de Garnotte. Mon ami facebook Pierre Huet ne m’en voudra pas de reproduire son mot personnel très émouvant :

« Il m'est arrivé trop souvent ces dernières années de prendre la plume- ou le clavier- pour annoncer le départ d'un autre vétéran de l'équipe de CROC. Je m'empresse donc de dire immédiatement que ce n'est pas le cas aujourd'hui. Mais je viens d'apprendre que le grand Garnotte (Michel Garneau, selon son baptistère) a des problèmes de santé qui l'aident à prendre une décision à laquelle il songeait déjà depuis un moment : quitter son poste de dessinateur éditorial au Devoir. Il était déjà à mi-temps : faut dire que c’était difficile de garder un tel rythme de qualité. Mais le bougre y arrivait royalement. Je ne ferai certainement pas son oraison funèbre avant le temps : je lui ai parlé tout à l’heure et toutes proportions gardées, il pétait le feu et gardait son sens de l’humour acide.

Il était de l’aventure du tout premier numéro de CROC et y est resté pendant toutes mes années de rédac’chef et il a été pendant 10 ans mon co-propriétaire avec François Desrosiers l’un des photographes de CROC ; et il sera, j’en suis certain, mon ami pendant encore de longues années. Bonne retraite, Garnotte et bonne chance à ton éventuel remplaçant, si une telle personne existe[i]. Passe du bon temps avec ta chère Mathilde. J’ai hâte de réentendre en personne ton rire tonitruand[sic]. »

Michel Garneau, alias Garnotte[ii], a remporté le 3 mai 2019 le prix du caricaturiste de l’année au Concours de journalisme canadien. C’était la première fois qu’il remportait ce prix, accordé en 1952 à Robert La Palme, le dernier caricaturiste du Devoir à le décrocher.

Les lecteurs de mes articles au cours des trois dernières années m’ont vu fréquemment recourir à ses œuvres, pour étayer ma prose parfois verbeuse, que je voyais brillamment synthétisée en un coup de crayon par cet artiste humaniste et clairvoyant.

L’article du 12 juin d’Isabelle Paré dans Le Devoir dresse de lui un portrait proche de l’entrevue qui se termine ainsi : « Alors que le New York Times annonçait lundi mettre fin aux caricatures dans son édition internationale, Garnotte s’inquiète des reculs entraînés par une certaine forme de rectitude politique. « S’il n’y a pas plus de caricatures dans les journaux, quel avenir reste-t-il pour les caricaturistes ? Ce n’est pas sur les réseaux sociaux, sans droits d’auteur, que les dessinateurs vont trouver de quoi vivre. » S’il tire définitivement un trait sur la caricature politique, Garnotte n’entend pas poser complètement son crayon. À l’instar de Franquin et de Goscinny qui adoraient dessiner félins malins et mouettes ricaneuses, les nouvelles têtes de Turc de Garnotte seront maintenant les écureuils et les ratons laveurs de son coin de campagne. Il adorait d’ailleurs agrémenter ses dessins de bestioles. « Parfois, j’en rajoutais juste pour détendre l’atmosphère ! »

Quelques artistes se sont spontanément exprimés dans Le Devoir électronique :

            Paul Toutant

Cher monsieur Garneau, j'aimerais vous faire ici un petit dessin pour illustrer tout mon chagrin à l'idée que vous partez du Devoir. Ce serait une chaise de jardin, vue de dos, en face d'un paysage bucolique avec plein de fleurs. On devinerait qu'une personne est assise sur la chaise, contemplant le paysage. Des oiseaux, des écureuils, des chevreuils, une mouffette, un porc-épic, des canards volant entre les nuages diraient tous la même chose: « Chouette, nous l'avons maintenant pour nous tout seuls ! ». Bonne retraite, cher Garnotte, et espérons que Le Devoir vous commandera de temps en temps un dessin pour illustrer un événement hors du commun, comme vous l'êtes.

Pierre Jasmin

Le Devoir perd son plus grand éditorialiste, celui qui disait la vérité tout le temps grâce à sa plume humaniste s'attachant à la justesse et la beauté, même quand il exposait le ridicule!

Maryse Pellerin

Un artiste

Ton pseudonyme est à lui seul un manifeste. Tu nous as fait rire, tu nous as fait réfléchir, parfois mieux que bien des chroniqueurs. Tu as assuré ta relève et tu pars le crayon haut. On ne t’oubliera pas, cher Garnotte. J’espère qu’Isabelle Paré te fait lire ces messages d’amour et de respect. Bonne route et mille fois merci! 

Lise Beauchamp

Nos matins commençaient grâce à vous avec un sourire. Une image, un trait d'esprit qui nous restait dans la tête pendant des heures, voire des jours! Mon mari se levait, avant même de lui dire "Bonjour", je lui disais: "Va voir la caricature de Garnotte!". J'arrivais au travail, je disais à ma collègue, lectrice du Devoir elle aussi: "As-tu vu la caricature de Garnotte ce matin?". Ça partait bien la journée! Vous avez rendu nos vies plus drôles, plus intelligentes. L'actualité, si déprimante par moments, devenait plus humaine grâce à vous. Merci mille fois, Monsieur Garneau. Bonne retraite! On va s'ennuyer de vous!

 


[i] En fait, le successeur, qui ne serait lui-même pas d’accord avec le terme remplaçant, existe bel et bien : Pascal Élie fait déjà un travail accompli et admiré.

[ii] Il a lui-même choisi ce pseudonyme par déférence envers le grand poète québécois homonyme. Il serait temps que nos prix d’Artistes pour la Paix de l’Année incluent ces deux géants, d’autant plus que le domaine de la caricature n’a jamais en trente-et-un ans été honoré par notre organisme …

 

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