Pour une politique de peuplement du territoire

2019/06/20 | Par Pierre Dubuc

Pénurie de logements et surpeuplement des écoles à Montréal, titrent les journaux. Quelle en est la cause ? Aucun d’entre eux ne mentionne ce que tout locataire à la recherche d’un logement ou parent d’un enfant d’âge scolaire est à même d’identifier rapidement : l’arrivée annuelle de 50 000 immigrants, dont la très grande majorité s’établit à Montréal. D’autre part, nous sommes devant une belle unanimité patronale, syndicale et médiatique sur la cause du déficit de main-d’œuvre en région : le manque d’immigrants ! Avec, comme solution toute simple, l’établissement des immigrants en région.

« Simpliste comme analyse » objecte Robert Laplante, le directeur de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC). Nous l’avons rencontré entre deux conférences dans le cadre de la tournée nationale conjointe IRÉC-FTQ sur la transition énergétique.

« Rassurons-nous ! Il n’y a pas trop d’emplois au Québec ! », lance-t-il à la blague, en nous invitant d’abord à ne pas confondre pénurie et rareté de main-d’oeuvre. « La pénurie, c’est l’absence d’acteurs économiques. La rareté, ça renvoie à des difficultés de recrutement. Dans ce dernier cas, les travailleurs n’ont pas le bon profil en matière de compétences, sont ailleurs sur le territoire, ou ne sont pas attirés par les conditions de travail offertes. »


Pénurie de main-d’oeuvre

Alors, pénurie ou rareté ? « Dans certaines régions, il y a effectivement pénurie de main-d’œuvre. Il manque de travailleurs. Mais la cause n’est pas le marché du travail. C’est plutôt la structure du peuplement », soutient Robert Laplante.

« Il y a, enchaîne-t-il, un nombre trop élevé de communautés dévitalisées, où le cœur de la main-d’œuvre, soit le groupe d’âge 15-40 ans a fondu comme neige au soleil. C’est vrai pour des villages, mais aussi de petites villes. »

« Dans de tels cas, des travailleurs temporaires peuvent combler un besoin de main-d’œuvre spécifique, mais ça ne structure pas l’économie et les communautés locales », précise le directeur de l’IRÉC. Pour résoudre le problème, il faut au préalable bien identifier la cause de cette pénurie de main-d’œuvre.

Robert Laplante pointe du doigt l’approche productiviste et extractiviste. Ces modèles ont induit des forces de déstructuration du milieu et ont forcé plus ou moins directement l’exode. La centralisation des services publics, la désorganisation du transport, etc. ont fait le reste. « On peut le voir en agriculture où la concentration des fermes pour des mégaproductions a presque anéanti le rôle structurant de l’agriculture comme facteur de peuplement. C’est aussi le cas en foresterie où la concentration des usines et la délocalisation des approvisionnements ont contribué à délocaliser les emplois et affaiblir les structures économiques locales. Tout cela sur fond de démission politique. Dans ces conditions, il est illusoire de penser ramener dans ces régions les natifs et, encore moins, attirer des immigrants. »


Rareté de la main-d’œuvre

Dans d’autres régions, il y a bel et bien une rareté de la main-d’œuvre, avec le départ à la retraite des baby-boomers, mais l’immigration n’est pas une panacée. D’autres solutions sont envisageables. Le directeur de l’IRÉC attire notre attention sur le fait que la moitié de la main-d’œuvre prend sa retraite avant 60 ans. « Il serait possible de prolonger la vie professionnelle avec des programmes de préretraite et d’assurer la transmission de l’expérience avec le mentorat. »

L’avenue classique pour résoudre un problème de rareté de main-d’œuvre est l’amélioration des conditions salariales et de travail pour attirer des travailleurs ou encore procéder à leur remplacement par des investissements dans l’outillage et la machinerie, ce qui a pour effet d’augmenter la productivité.

« Dans plusieurs régions, constate Robert Laplante, plusieurs des PME qui se plaignent d’un manque de main-d’œuvre sont des entreprises familiales, qui ont vu le jour lors de la Révolution tranquille. Leurs propriétaires aspirent, eux aussi, à la retraite et ils hésitent à investir. Il faut dans ces cas améliorer les plans de relève. Le gouvernement est bien timide en ces matières. Heureusement, les fonds de travailleurs ont entrepris de s’attaquer au problème, à la fois pour conserver la capacité productive et pour garder le contrôle au Québec. Il y a aussi des employeurs rétrogrades qui refusent d’améliorer les conditions de travail et ne voient l’avenir que dans l’embauche d’une main-d’œuvre étrangère. Ceux-là nuisent à tout le monde. »


Ne pas confondre réfugiés et immigrants

Robert Laplante déplore la confusion régnante sur les catégories d’immigrants en région. « Il ne faut pas confondre immigrants et réfugiés. En région, les immigrants qu’on nous présente sont souvent des réfugiés. Le gouvernement fédéral peut décider de l’endroit où vont s’installer les réfugiés. Il les dirige en divers lieux d’établissement. Leur détresse n’équivaut pas à une compétence pour un emploi. Heureusement, dans ces cas, les groupes communautaires font une bonne besogne et permettent à ces gens de se remettre en selle. Par contre, il n’y a pas de contraintes à l’établissement pour les immigrants sélectionnés. Ils vont là où il y a une offre d’emploi qui leur convient. Un reportage du Journal de Montréal nous apprenait dernièrement qu’il y avait seulement 77 immigrants sélectionnés au Saguenay-Lac-Saint-Jean, alors que cette catégorie représente environ 30 000 personnes annuellement, soit près de 60 % de l’ensemble  des immigrants admis. » La présence accrue d’immigrants en région est le lot de travailleurs agricoles temporaires et d’étudiants étrangers dans les cégeps et les universités.


Grande Séduction ou politique de peuplement ?

Le directeur de l’IRÉC s’indigne devant le recours, pour attirer des immigrants en régions, à la stratégie de la Grande Séduction, rendue populaire par le film de Jean-François Pouliot dans lequel les habitants d’un petit village de la Basse-Côte-Nord, accessible uniquement par voies aériennes et maritimes, multiplient les ruses pour attirer un médecin.

« On ne peut pas séduire par des tromperies, lance-t-il. Et il ne faut pas croire qu’on peut attirer les immigrants sans attirer et retenir les natifs. Ceux qui hésitent à aller en région partagent la même analyse que ceux qui sont partis », explique-t-il.

La solution réside, selon lui, dans un faisceau de mesures s’inscrivant dans une politique de peuplement du territoire. « Il faut faire converger des politiques forestières, agricoles, de communication (accès à Internet haute vitesse), de services publics, de transport, etc. Il faut combler le déficit de qualité de vie en région. » Il y a bien la politique d’occupation du territoire, mais c’est très insuffisant, certains disent même, cosmétique.

Les solutions sont connues. Rendre les réserves forestières accessibles pour les communautés, pratiquer une foresterie de proximité, créer des fermes forestières. Favoriser la transformation, modifier le code du bâtiment pour favoriser l’emploi du bois, revoir le régime forestier pour faire primer l’approvisionnement destiné à la deuxième transformation, etc. Au chapitre de la transformation, il cite l’exemple de Chantiers Chibougamau, qui a diversifié la production de sa scierie de Chapais et qui est une entreprise très innovatrice.  Il parle aussi de la relance de l’ancienne usine de la Domtar de Lebel-sur-Quévillon, fermée en 2005 qui veut profiter de la croissance des cartons d’emballage stimulée par les achats en ligne.

« Dans le domaine agricole, le modèle de développement productiviste est partout dans le monde remis en question. La structure de production repose dans plusieurs domaines sur le travail précaire et le recours à une main-d’œuvre immigrée temporaire. Pour structurer les communautés et soutenir le peuplement, il faut plus de fermes pratiquant une agriculture de proximité, avec des produits à valeur ajoutée de niche et mieux différenciés. Les cultures en serres, par exemple, ont un très fort potentiel de croissance comme substitution à l’importation. Mais on n’utilise pas tout le potentiel des tarifs préférentiels d’électricité. On ne développe pas suffisamment de stratégies mixtes tirant parti de la récupération de chaleur. »

Déjà, des exemples sont dignes de mention. Il mentionne les Serres Toundras au Lac-Saint-Jean. L’entreprise produit des millions de concombres en utilisant les rejets d’eau chaude de l’usine Résolu. Elle envisage d'agrandir sa superficie de 8 hectares à 34 hectares. « C’est un cas intéressant qui montre aussi les enjeux de main-d’œuvre en lien avec le peuplement.  Il est insensé de fonctionner avec des travailleurs temporaires, quand on sait qu’il faudra à chaque cycle de production y recourir. Il faut viser une main-d’œuvre résidente qui contribuera au peuplement et à la prospérité de la communauté. Il faut une stratégie de peuplement. On ne peut pas se définir socialement par la précarité. »


Le volet territorial de l’identité nationale

Pour (re)peupler les régions et assurer une structure de peuplement en soutien à l’occupation du territoire, il faut des services publics dignes de ce nom. « Paul Brunet, le porte-parole du Conseil pour la protection des malades, déplorait récemment l’état lamentable des services hospitaliers dans les régions. Doit-on s’en surprendre après avoir décidé de consacrer 3 milliards $ au centre hospitalier de McGill ? », se scandalise Laplante.

Pour mettre en place une véritable stratégie de peuplement, et rompre avec le modèle productiviste et extractiviste, il y a nécessité d’une volonté politique et les pleins pouvoirs d’un État indépendant. Nous n’avons ni l’un ni l’autre.

Un préalable serait une conscience nationale de l’importance du territoire. À cet égard, Robert Laplante se désole de la méconnaissance des jeunes du territoire québécois. « Ils voyagent partout à travers le monde, mais trop nombreux sont ceux-là qui ignorent presque tout de l’immensité et de la richesse des régions du Québec. Des programmes d’échanges jeunesse, des sessions d’études dans des cégeps régionaux, seraient un pas dans la bonne direction pour développer l’aspect territorial de notre identité nationale. Une desserte médiatique moins montréalocentrique devrait également offrir le minimum de familiarité avec notre monde. »

 

Image : Simon Banville
Photo : Le Nouvelles Hebdo

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