L’éducation internationale : un projet noble dénaturé par l’argent

2019/10/22 | Par Anne-Michèle Meggs

Il était une fois un beau projet éducatif. Un projet qui offrait aux jeunes l’aventure de poursuivre des études postsecondaires dans d’autres pays. Une occasion d’étudier et de faire de la recherche avec les sommités dans leur domaine, de connaître une autre culture, parfois d’apprendre une autre langue. Un partage de savoirs au bénéfice du monde entier.

Avec le passage des années, cette aventure grandit en popularité. De plus en plus de jeunes en profitent. Mais, avec le temps, l’objectif du beau phénomène évolue. Les idéaux scientifiques et humanitaires, les intérêts des jeunes commencent à se fondre dans le décor.

Les gouvernements des pays d’accueil se rendent compte que ces jeunes apportent plus que leur curiosité et leur savoir. Le gouvernement canadien, par exemple, a annoncé fièrement, au mois d’août 2019, que les jeunes venus étudier au Canada « ont dépensé environ 21,6 milliards de dollars en droits de scolarité, en frais de logement et autres frais en 2018, et leur présence a soutenu près de 170 000 emplois pour les Canadiens en 2016 ». Les dépenses de ces étudiantes et étudiants étrangers « ont une plus grande incidence sur l’économie canadienne que les exportations de pièces d’automobile, de bois d’œuvre ou d’aéronefs ».

Les établissements d’enseignement postsecondaires surtout en région, que ce soit une petite université en Nouvelle-Écosse ou les cégeps du Saguenay, découvrent que cette population étudiante étrangère peut combler les places vacantes dans les programmes et en sauver l’existence.

Les établissements constatent que beaucoup de ces jeunes peuvent payer des frais de scolarité beaucoup plus élevés, ce qui fait le bonheur des gouvernements qui abaissent le niveau de financement public de l’éducation postsecondaire grâce à ces entrées de fonds.

Le profil de la population étudiante internationale se précise. Certains pays, surtout asiatiques (la Chine, l’Inde, la Corée du Sud) se distinguent en fournissant plus de la moitié des étudiantes et étudiants étrangers dans le monde (52 %). Au Canada, plus de la moitié provient de la Chine et de l’Inde. Au Québec, le nombre d’étudiants originaires de la Chine a plus que triplé entre 2012 et 2017, se classant au deuxième rang après la France.

Cette clientèle préfère de loin étudier en anglais, langue qui est devenue la norme en éducation internationale. L’Australie, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada reçoivent plus de 40 % des étudiantes et étudiants en mobilité de tous les pays de l’OCDE. Pour attirer ces jeunes asiatiques, les établissements d’enseignement non anglophones commencent à mettre en place des programmes en anglais, même au Québec.

En mars 2018, le gouvernement français a annoncé sa Stratégie d’attractivité pour les étudiants internationaux « Bienvenue en France – Choose France ». Il propose « que chaque étudiant international puisse bénéficier de cours intensifs de Français Langue Étrangère avant son départ ou au début de son semestre d’étude ». Cependant, on ajoute que « depuis 2004, l’offre de formations dispensées en anglais a été presque multipliée par 5 en France, passant de 286 à 1 328 à la rentrée 2018. Mais le développement de l’offre de formation en anglais se heurte aujourd’hui encore à des obstacles juridiques, qui seront levés afin de permettre que tout enseignement puisse être délivré en langue étrangère dès lors qu’il accueille des étudiants internationaux ».

Au Québec, ce phénomène a pour effet de favoriser les universités anglophones. En 2017, les universités de McGill et de Concordia ont accueilli plus de 43 % de la population universitaire internationale.

Les pays de provenance autant que les pays d’accueil voient un autre intérêt dans l’éducation internationale :  Faire du projet d’études un projet d’immigration. Un diplôme d’une institution locale lève l’obstacle de reconnaissance des acquis. Le Canada offre des permis de travail à temps partiel temporaires aux jeunes pendant leurs études et à temps plein à leur conjointe ou conjoint. Les jeunes deviennent donc une autre source de main-d’œuvre. À l’acquisition d’un diplôme, les demandes de résidence permanente, condition préalable à la citoyenneté au Canada, bénéficient d’un traitement accéléré. Cela soulève des questions, surtout au Québec. Les données n’ont jamais été publiées sur le taux de rétention de ces jeunes, mais on sait qu’il est généralement très bas pour les Asiatiques.

Les pays de provenance et les familles des jeunes profitent de leur projet d’études à l’étranger. Grâce à leur travail et celui de leur conjointe ou conjoint, ils envoient de l’argent dans leur pays d’origine. L’Inde et la Chine sont les premiers bénéficiaires des fonds des migrants dans le monde. De plus, la citoyenneté canadienne peut être très utile. Pour celles et ceux qui retournent dans leur pays, elle garantit un refuge sécuritaire au Canada en cas de catastrophe ou de conflit. Pour celles et ceux qui restent, elle permet de faire venir leur famille au Canada en vertu du programme de réunification familiale.

Le secteur privé veut aussi avoir sa part du gâteau de l’industrie de l’éducation internationale. Des agences et des bureaux de consultants offrent des services de recrutement, souvent payés à commission par des établissements d’enseignement. Certaines agences sans scrupules vont promettre mer et monde pour attirer les jeunes et augmenter leurs bénéfices. Ces pratiques peuvent entraîner déception et perte d’argent pour les familles, si la demande d’immigration n’est finalement pas acceptée. On a aussi vu des cas de fraude avec de faux documents pour soutenir la demande.

Des employeurs voient aussi leur intérêt dans cette population de jeunes sous pression de réussir qui dépendent de permis de travail et d’études qui peuvent leur être retirés après un avis de courte durée. Pas besoin de creuser longtemps pour trouver des histoires d’exploitation et de conditions de travail assez horrifiques.

D’autres situations préoccupantes ont fait l’objet de reportages. Par exemple, de jeunes C chinois agisseant comme agents de leur gouvernement pour infiltrer des projets de recherche scientifique délicats ou pour produire des rapports sur leurs compatriotes, qui osent critiquer le gouvernement chinois dans le cadre d’activités ou de manifestions sur les campus.

Comment faire, au Québec, pour trouver une fin heureuse à ce conte de fées des études internationales ? Comment ramener ce projet à ses objectifs scientifiques les plus nobles ? Comment protéger les jeunes contre l’exploitation, assurer de l’équité dans le système, notamment entre les établissements anglophones et francophones, les centres urbains et les régions, et, dans le cas de celles et ceux qui veulent immigrer, comment accorder la priorité aux personnes qui veulent demeurer au Québec et contribuer en français à son développement ?

Ce n’est pas évident. Plusieurs ministères et organismes interviennent dans le dossier de l’éducation internationale : l’éducation, l’emploi, les relations internationales, les normes du travail, l’immigration temporaire et permanente, la langue, etc. Il y a des interlocuteurs dans tous ces domaines aux deux niveaux de gouvernement, canadien et québécois. Une politique compréhensive et efficace répondant aux préoccupations particulières du Québec devrait relever de la seule responsabilité du gouvernement du Québec. Encore une fois, pour y arriver, il faudrait l’indépendance du Québec.