PEQ/études : Improvisation, idéologie et embrouillamini

2019/11/07 | Par Anne-Michèle Meggs

L’auteure est collaboratrice régulière à l’aut’journal. Elle a été directrice de la planification au ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion.

Il y en a qui se demandent si l’annonce de la réforme du volet étudiant du Programme d’expérience québécoise (PEQ) est une manifestation de l’improvisation du gouvernement ou de son idéologie. Je crois qu’il est évident qu’il s’agit d’un peu des deux, avec une bonne dose d’inexpérience ou d’arrogance du ministre.

 

Une approche utilitariste inapplicable

On a rarement vu un gouvernement avec un message aussi utilitariste envers l’immigration : les personnes immigrantes doivent servir à pourvoir les postes vacants actuellement au Québec. Cela ne devrait pas nous surprendre. La Coalition Avenir Québec n’a jamais caché son orientation de centre-droit. Il est, par contre, très difficile d’appliquer une approche strictement utilitariste au dossier d’immigration.

Premièrement, le gouvernement n’a pas beaucoup de marge de manœuvre en la matière. Plus de 40 % des entrées permanentes (familiales et humanitaires) et 100 % des entrées temporaires (incluant les permis d’études) sont contrôlées par le gouvernement canadien.

Le gouvernement caquiste intervient donc à partir du contrôle qu’il exerce sur les seuils du nombre total des admissions permanentes et la partie économique de ce total qui tourne autour de 60 %. Ce nombre inclut les conjoints, conjointes et enfants des personnes qui présentent une demande, réduisant d’autant le nombre total de personnes se destinant officiellement au marché du travail.

Deuxièmement, l’immigration permanente est un long processus, pour des raisons tant humaines qu’administratives. Il s’agit peut-être de la décision la plus importante qu’une personne prendra dans sa vie. Organiser un déplacement permanent d’un pays à un autre, souvent pour toute une famille, prend du temps.

Les étapes administratives sont aussi légitimes. Les conditions d’admission sont mises en place par les gouvernements en fonction de leurs divers besoins, leurs engagements humanitaires, leur sécurité, etc.

Tous ces retards sont embêtants pour un gouvernement ayant comme seul objectif de pourvoir sur-le-champ des postes vacants.

 

Les PEQ, un élément mineur de la politique d’immigration

C’est dans ce contexte, avec peu de marge de manœuvre et une vision à court terme, que le PEQ prend toute son importance. Le PEQ est un mécanisme qui a pour but de réduire les étapes administratives de sélection de l’immigration économique. Le Certificat de sélection du Québec (CSQ) est délivré en général en moins d’un mois. De plus, l’intégration est essentiellement faite avant même que le CSQ soit octroyé !

Le pourcentage d’étudiantes et étudiants étrangers sélectionnés grâce au PEQ représente une petite proportion du nombre total de ces jeunes sur le territoire. En 2017, il y avait plus de 82 000 personnes étrangères aux études au Québec. Pourtant, au cours de la même année, 4 791 CSQ ont été délivrés dans le cadre du PEQ volet études, incluant 970 conjointes, conjoints et enfants, représentant 13 % des CSQ délivrés dans la catégorie économique cette année-là.

Est-ce donc de l’improvisation ou de l’inexpérience ou les deux à la fois qui amènent le gouvernement à risquer tant de capital politique sur ce qui est, somme toute, un élément mineur de la planification d’immigration.

 

L’industrie de l’éducation internationale

Le ministre ne semble pas conscient de tous les enjeux liés à l’industrie de l’éducation internationale. On estime que ces jeunes de l’étranger génèrent annuellement près de 3G$ pour l’économie québécoise et soutiennent près de 21 600 emplois.

Il n’aurait pas été difficile pour le ministre de découvrir que les universités et cégeps sont devenus dépendants de cette clientèle, tant pour assurer la viabilité de programmes dans les établissements en région que pour leurs budgets de fonctionnement tout court.

Les étudiantes et étudiants étrangers paient des frais de scolarité beaucoup plus élevés que les étudiants québécois, pour le plus grand bonheur d’un gouvernement qui peut, grâce à ces entrées de fonds, abaisser le niveau de financement public de l’éducation postsecondaire.

Est-ce que le ministre Jolin-Barrette s’est entretenu avec son homologue, le ministre Roberge de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, avant de prendre sa décision sur le PEQ ?

Le ministre Roberge est très conscient de cette situation. Lors de l’étude des crédits budgétaires, il a fait face à des questions sur la déréglementation des frais de scolarité pour les étudiantes et étudiants étrangers et sur les conséquences de cette décision pour la santé de l’ensemble du réseau des universités au Québec.

Même si, ultimement, une minorité de ces jeunes envisagent de demeurer vivre au Québec, le PEQ est un argument supplémentaire – une carotte – à la disposition des établissements pour attirer cette clientèle très payante.

Le PEQ ne garantit pas un accès automatique à la citoyenneté. Pas plus que pour d’autres résidents permanents. Mais le taux d’acceptation pour le PEQ volet études tourne autour de 90 % pour l’obtention d’un CSQ.

 

L’anglais domine, mais ce sont les francophones qui restent au Québec

Il est vrai que, partout dans le monde, l’anglais domine dans l’éducation internationale. Cela découle du fait que plus de la moitié des étudiants internationaux proviennent de la Chine et de l’Inde.

Au Québec, ce phénomène a pour effet de favoriser les universités anglophones. En 2017, les universités de McGill et de Concordia ont accueilli plus de 43 % de la population universitaire internationale. Il incite aussi les établissements d’enseignement francophones à mettre en place des programmes d’études en anglais.

Cela constitue un enjeu particulier pour le Québec. Mais ce n’est pas en modifiant ou en éliminant le PEQ qu’on réglera le problème.

D’ailleurs, le plus grand groupe d’étudiants étrangers au Québec vient de la France. Il est  logique de croire que ce sont les jeunes francophones, français, belges et africains, qui choisissent de vouloir vivre au Québec, une fois leurs études terminées. La grande majorité des Asiatiques ne restent pas au Québec, si on juge par le programme concernant les investisseurs.

 

Une main-d’œuvre exploitable

Des employeurs voient aussi leur intérêt dans cette population de jeunes au statut précaire. Le Canada offre des permis de travail à temps partiel aux jeunes pendant leurs études et à temps plein à leur conjointe ou conjoint. Les jeunes deviennent donc une autre source de main-d’œuvre, souvent pour des emplois précaires et au salaire minimum. Pas besoin de creuser longtemps pour trouver des histoires d’exploitation et de conditions de travail assez horribles.

De plus, des agences et des bureaux de consultants offrent des services de recrutement, souvent payés à commission par des établissements d’enseignement. Certaines agences sans scrupules vont promettre mer et monde pour attirer les jeunes et augmenter ainsi leurs bénéfices.

 

Mieux encadrer l’éducation internationale

L’éducation internationale est un beau projet éducatif, offrant aux jeunes l’aventure de poursuivre des études postsecondaires dans d’autres pays. Une occasion d’étudier et de faire de la recherche avec les sommités dans leur domaine, de connaître une autre culture, parfois d’apprendre une autre langue. Un partage de savoirs au bénéfice du monde entier.

Dans une perspective d’immigration, prioriser les diplômés qui font preuve d’une connaissance du français est juste du gros bon sens. Ils sont déjà intégrés et, d’un point de vue économique, apportent beaucoup plus qu’ils nous coûtent.

Mais nous sommes devant une industrie très complexe avec de multiples intervenants et enjeux, dont plusieurs sont particuliers au Québec. Le PEQ/volet études est un bloc critique dans l’infrastructure de cette industrie. Il n’est pas normal de changer les règles sans analyser les conséquences sur les autres milieux et sans consulter les partenaires.

L’objectif ne devrait pas être d’éliminer ou de nuire à l’éducation internationale, mais plutôt de mieux l’encadrer pour éviter les iniquités et les inégalités, protéger les jeunes et la langue française. Ce ne sera jamais facile, compte tenu des multiples ministères et organismes concernés, et la gestion est rendue encore plus complexe par le fait que le fédéral a également des responsabilités importantes dans le dossier. D’où l’importance de l’indépendance.