Écoles : Dépasser les autres

2020/01/28 | Par Stéphane Vigneault

L’auteur est coordonnateur du Mouvement L’école ensemble

Dans son article Ça n’arrivera pas en 2020 : des écoles privées gratuites partout, Francis Vailles lance l’idée d’une réforme du système d’éducation au Québec. On pourrait résumer sa proposition ainsi : 1) éliminer les frais de scolarité au privé subventionné ; 2) maintenir le droit du privé de choisir ses élèves ; et 3) autoriser les écoles publiques à sélectionner elles aussi leurs élèves. Le but : créer un marché scolaire où la compétition ferait en sorte d’« améliorer la qualité » des écoles publiques.

Cet article, construit sur deux mythes qui ont la vie dure, se méprend tout d’abord sur la situation actuelle en éducation. Le réseau public sélectif existe déjà ! De nombreuses écoles publiques, face à la concurrence déloyale du privé subventionné, ont obtenu depuis les années 1990 le droit de choisir leurs clients, que ce soit par des examens et/ou des frais. Le Conseil supérieur de l’éducation estimait en 2007 que le réseau public sélectif détenait 20 % de part de marché au secondaire. Toutefois, plusieurs acteurs du milieu sont d’avis que ce chiffre est maintenant beaucoup plus élevé.

Les pressions des parlementaires d’opposition durant l’adoption du projet de loi 12 ayant légalisé les frais de scolarité au public ont d’ailleurs eu pour effet de forcer le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge à avouer qu’il ne connaissait pas l’ampleur du réseau public sélectif. Il s’était engagé à fournir des chiffres en décembre 2019 (on attend toujours). Bref, quand M. Vailles écrit « Les parents doivent obligatoirement inscrire leurs enfants à l’école secondaire du quartier, sauf exception, à moins de choisir une école privée, à 4000 $ par année », il sous-estime considérablement l’ampleur de la brèche ouverte par le public sélectif. L’« exception » est déjà monnaie courante.

Venons-en aux mythes. Le premier postule que la concurrence entre écoles augmente la réussite. C’est ce faux postulat qui explique la mode des charter schools américaines et l’idée des vouchers (bons d’éducation) de laquelle se rapproche la proposition de M. Vailles. Un rapport de 2017 de la Stanford Graduate School of Education, un des centres de recherche en éducation les plus reconnus aux États-Unis, a mis le clou dans le cercueil de cette chimère. Non seulement les vouchers n’améliorent par la réussite, mais « ils ont aussi des coûts cachés, et ils nous détournent d’autres solutions qui pourraient rapporter beaucoup plus. » [traduction libre]

Le principe de concurrence comme facteur d’amélioration pourrait sembler logique. Dans les faits, toutefois, la concurrence entre écoles génère une ségrégation scolaire (basée sur le revenu des parents ou les résultats des élèves), un phénomène qui nuit à la réussite scolaire. Sur le terrain, l’effet de composition de la classe engendrée par le regroupement des élèves faibles et/ou défavorisés nivelle les résultats par le bas. Les causes sont multiples : trop de temps accordé à la discipline, baisse des attentes des enseignants envers les élèves et des élèves envers eux-mêmes, concentration d’enseignants peu expérimentés, etc.

Une étude publiée le mois dernier par le ministère français de l’Éducation confirme à nouveau l’effet négatif d’un système d’éducation ségrégué pour les plus faibles. L’étude montre en outre que cet effet négatif touche aussi les élèves forts qui sous-performent lorsque regroupés : « Le fait que les très bons élèves puissent être pénalisés par une trop grande exposition à des pairs performants remet également en cause le bien-fondé des classes de niveau ». Plusieurs parents d’élèves performants pourraient témoigner de l’inquiétante angoisse de la performance qui affecte maintenant leurs enfants.

L’autre mythe véhiculé par M. Vailles veut que les bons résultats des écoles privées soient attribuables à l’« autonomie » de ces écoles. Cette idée veut que, débarrassées des bureaucrates, les écoles privées subventionnées soient plus agiles et ainsi performent plus. Déboulonnons une fois pour toutes ce mythe. Les écoles privées subventionnées ont de meilleurs taux de réussite parce que leurs élèves sont meilleurs. Normal : ils ont été choisis exactement pour cette raison.

J’ai eu la chance de participer à un débat sur l’école québécoise à l’émission Zone Franche de Télé-Québec. L’épisode a été diffusé le 20 janvier. Un des échanges était particulièrement révélateur : un participant, par ailleurs partisan du système privé, a demandé à Ugo Cavenaghi, directeur du collège privé subventionné Sainte-Anne, s’il serait d’accord avec un modèle d’école privée subventionnée à 100 % (donc sans frais de scolarité), qui garderait sa fameuse autonomie, mais qui ne pourrait plus choisir ses élèves.

M. Cavenaghi a répondu qu’il aimerait bien obtenir encore plus d’argent public, mais s’est bien gardé de répondre sur le fond, c’est-à-dire l’enjeu de la sélection des enfants. Je lui ai ensuite demandé à deux reprises s’il accepterait ce modèle sans sélection ; il n’a jamais voulu répondre à la question. Cette séquence éloquente (qui a malheureusement été coupée au montage) montre bien quel est l’avantage comparatif réel des écoles privées subventionnées : ce n’est pas leur autonomie, mais bien leur capacité à offrir aux parents un environnement exclusif, un milieu qui inclut des camarades de classe « comme il faut » et qui exclut les autres.

Ça n’arrivera peut-être pas en 2020, mais je crois que de plus en plus de Québécois le souhaitent : une école qui vise le dépassement de soi et non plus le dépassement des autres.

 

Crédit photo : Radio-Canada.ca

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