De la dégénérescence du Parti Québécois et de la façon d’y remédier

2020/02/11 | Par Pierre Dubuc

Invoquant la chute de son membership et une prétendue répulsion de la population à adhérer à un parti politique, la direction du Parti Québécois court-circuite ses membres pour octroyer à n’importe quel quidam, prêt à débourser 5 $ et signer une vague déclaration, le droit de voter pour le prochain chef du parti.

Cette initiative couronne un long processus de marginalisation de la participation des membres au sein Parti Québécois. En 2012, le gouvernement de Pauline Marois a retiré de leurs mains la plus grande portion du financement du parti pour substituer au financement populaire un financement étatique. Dans un article paru dans Le Devoir du 29 août 2019, André Larocque rappelait que la loi sur le financement politique était celle dont René Lévesque affirmait être le plus fier. Larocque endossait les propos de l’artisan de cette réforme Robert Burns – dont il avait été le conseiller – selon lesquels « un parti incapable de subsister par un appui financier populaire ne mérite pas de continuer à exister ». Selon Larocque, le PQ « a signé son arrêt de mort » avec cette réforme, ce qui n’empêche pas une longue agonie avant la réalisation de la mort annoncée.


Les origines de la dégénérescence

La prise de conscience de la déliquescence en cours est obscurcie par un discours trompeur sur la nécessaire « modernisation » des structures à l’ère des nouvelles technologies. Facebook et Twitter ont démontré qu’ils pouvaient être de formidables instruments de mobilisation. Mais l’expérience a aussi apporté la preuve que leur succès pouvait être éphémère – pensons à tous les « Occupy ! » sans lendemain – et que ces nouvelles technologies ne sauraient remplacer les organisations traditionnelles. Souvenons-nous des événements de 2001 en Égypte où c’est l’organisation des Frères musulmans qui a récolté les fruits des mobilisations monstres de la place Tahrir avec l’élection de Mohamed Morsi.

Pour identifier l’origine de la dégénérescence actuelle, il faut remonter à l’époque où, pour la première fois, il s’est avéré que le Parti Libéral utilisait des prête-noms pour contourner la loi et assurer son financement.

Deux réactions étaient alors possibles de la part du Parti Québécois : dénoncer publiquement ces pratiques de corruption ou les reproduire. L’establishment du parti favorisa la deuxième option. Le parti reniait alors les principes moraux et éthiques de la loi de René Lévesque et trahissait le précieux héritage d’assainissement des mœurs politiques à la base même de sa création en 1968.

On voulait se libérer des « chaînes » du financement populaire pour aller jouer dans la cour des « grands », le monde du milieu des affaires. Sans trop grand succès d’ailleurs, la classe dirigeante sachant reconnaître les siens. On a donc vendu son âme pour un plat de lentilles.

Au-delà des responsabilités individuelles des personnes qui ont pris cette décision, un retour sur l’histoire du Parti Québécois et l’évolution de la société québécoise s’impose pour comprendre les causes profondes de ce reniement.


Démocratisation versus « méritocratie »

Le Parti Québécois a été créé par les leaders surgis des mouvements syndical, populaire, social, étudiant et indépendantiste en pleine effervescence. Le premier cabinet Lévesque est réputé inégalable dans l’histoire du Québec pour la qualité et la compétence de ses membres, et leur engagement dans la défense du bien commun. Ces ministres étaient le produit de la Révolution tranquille et, plus particulièrement, de la démocratisation du système d’éducation, dont ils avaient été les artisans ou le produit.

L’expérience québécoise confirme l’analyse de l’anthropologue Emmanuel Todd selon laquelle l’alphabétisation et l’accès aux études primaires et secondaires scandent la progression irrésistible de la démocratisation. Au Québec, au cours des années 1960 et 1970, les progrès considérables dans l’instruction de la population ont accompagné la démocratisation de pans entiers de la société. La loi sur le financement des partis politiques a été l’incarnation de ce phénomène dans la vie politique.

Cependant, souligne Emmanuel Todd dans Les luttes de classes en France au XXIe siècle (Seuil), l’éducation supérieure conduit à une crise de la démocratie en introduisant une division nouvelle : la stratification éducative. Faute d’être universelle, l’éducation supérieure favorise le développement d’un subconscient et d’un sentiment inégalitaire. Ceux qui sont en haut se voient au-dessus des autres et, sous prétexte qu’ils ont une éducation supérieure, se pensent vraiment supérieurs. La « méritocratie » et l’élitisme remplacent la démocratie.


Trois exemples

Nous pouvons citer trois exemples, outre le financement des partis politiques, de la progression de l’idéologie inégalitaire au sein du Parti Québécois. L’après-congrès de 2005 a constitué un tournant à cet égard.

Premièrement, l’establishment du parti a rapidement remis en question la résolution, adoptée par le congrès de 2005, réclamant la fin des subventions publiques aux écoles privées. Par la suite, à chaque fois que la question est revenue sur le tapis, ses promoteurs se sont butés à une opposition véhémente de la part de ceux-là mêmes qui ont bénéficié de la démocratisation de l’éducation. Il y a toujours une absence totale de remise en question de ce réseau d’écoles privées privilégiées, qui fait du système d’éducation québécois le plus inégalitaire au Canada, selon le Conseil supérieur de l’éducation.

Deuxièmement, toutes les références au monde du travail ont été biffées dans les programmes qui ont suivi celui de 2005. Même les mots « travailleurs » et « travailleuses » en été rayés des programmes d’un parti qui, jadis, se targuait d’avoir « un préjugé favorable aux travailleurs » ! Selon Emmanuel Todd, le subconscient inégalitaire caractéristique de la « méritocratie » explique l’acceptation toujours croissante des politiques inégalitaires du néolibéralisme chez ces mêmes élites.

Troisièmement, toutes les élections des chefs du parti, qui ont suivi la démission de Bernard Landry, se sont déroulées en l’absence totale de toute considération programmatique. André Boisclair, apôtre déclaré d’une version québécoise du New Labour de Tony Blair, a été élu malgré son opposé au programme qui venait tout juste d’être adopté par les membres. Le critère qui a prévalu au choix de Boisclair par les membres a été sa jeunesse, afin de faire mentir les médias qui martelaient que le PQ était le parti d’une génération. À l’élection de 2007, il s’est retrouvé à la tête du deuxième groupe d’opposition.

Il a été remplacé par Pauline Marois. Les membres du parti voulaient se faire pardonner de lui avoir préféré André Boisclair. Dès son premier discours, elle annonce ses couleurs néolibérales avec l’expression consacrée : « Il faut créer de la richesse avant de la partager ». Elle troque le credo du progrès collectif, emblématique du PQ, pour celui de l’enrichissement personnel et remplace l’objectif de l’indépendance par son ambition personnelle d’être la première femme première ministre du Québec.

Pierre Karl Péladeau prend la relève. Enfin, un homme d’affaires épouse publiquement la cause indépendantiste, se réjouissent les militants, faisant fi qu’il est un antisyndicaliste notoire affublé du titre de « Roi des lock-out ». Rapidement, apparaît chez lui l’absence des qualités requises pour diriger un parti politique et il profite d’une mésentente conjugale pour tirer sa révérence.

À PKP, qui n’avait qu’un item à son programme, l’indépendance nationale, succède un Jean-François Lisée qui propose de rapporter l’indépendance aux calendes grecques ! Ses supposés talents de debater devaient être le gage, aux dires des militants qui l’élisent, de la prise du pouvoir. Après l’élection, le PQ se retrouve troisième groupe d’opposition, avec le pire résultat de son histoire !


Le cas PKP

Revenons un instant sur le cas PKP pour illustrer la profondeur de l’enracinement du sentiment inégalitaire au sein du PQ. Pour des raisons-bidons, mais qui ne pouvaient qu’avantager PKP, les militants décidèrent de hausser substantiellement à 400 00 $ le montant des dépenses admissibles pour la course à la chefferie.

PKP profite de ces nouvelles règles et des garanties que lui procure sa fortune auprès des institutions financières pour contracter un important emprunt qui lui permettra de se déplacer en avion, pendant que ses concurrents doivent se contenter de la voiture pour parcourir les longues distances associées à tel exercice.

Le dépôt des bilans financiers des candidats nous apprend que PKP est le seul à avoir profité de ce nouveau plafond, avec des dépenses totalisant 354 182 $. Tous les autres candidats ont dépensé presque cinq fois moins (Bernard Drainville se situe au deuxième rang au chapitre des dépenses avec 76 440 $) et jusqu’à 17 fois moins (Pierre Céré, 20 823 $).

Faute de contributions suffisantes de ses partisans, PKP s’est retrouvé avec une dette de 135 529 $. Il a dû l’acquitter personnellement. Mais, au regard de la loi électorale, elle a été considérée comme une contribution illégale. Comme un candidat ne peut contribuer à sa propre caisse électorale plus qu’à la hauteur maximale de 500 $, comme tout électeur, PKP enfreignait la loi électorale et le DGE lui a imposé une amende de 27 600 $.

Preuve que l’augmentation du plafond des dépenses était une mesure exceptionnelle pour favoriser PKP, le montant maximum des dépenses autorisées a été réduit de moitié et ramené à 200 000 $, lors de la course de 2015 remportée par Jean-François Lisée.


Reconstruire le parti

Cette fois-ci encore, la course à la chefferie risque de se limiter aux différentes propositions sur la démarche d’accession à l’indépendance, alors que celle-ci dépend essentiellement de la conjoncture politique. Ainsi, Jacques Parizeau s’est présenté, en tant que chef du Parti Québécois, à l’élection de 1989 en promettant des référendums sectoriels. Un an plus tard, après l’échec de Meech, il promettait un référendum dans un premier mandat.

La tâche la plus urgente pour le futur chef du Parti Québécois est de reconstruire le parti sur la base des valeurs de probité, de démocratisation, de valorisation du service public et du rétablissement du rôle de l’État, valeurs qui ont enthousiasmé et mobilisé ses militants au cours de son histoire.

Pour élaborer son programme et déterminer sa stratégie, le parti doit procéder à une analyse sérieuse et sophistiquée de la société québécoise, des différentes classes et groupes sociaux qui la composent et de leurs rapports, de la place du Québec sur l’échiquier politique canadien, nord-américain et mondial.

Sur la base d’une telle analyse, il doit identifier la classe ou le groupe social aujourd’hui porteur de son projet indépendantiste. Manifestement, le cul-de-sac des dernières années devrait le convaincre de rompre avec les représentants de la « méritocratie », tout en sachant qu’il est bien plus difficile de remettre en question les inégalités fondées sur le « mérite », en l’occurrence la réussite scolaire, que sur la richesse ou l’hérédité.

Le Parti Libéral est le parti des anglophones et des allophones anglicisés. Québec Solidaire est le parti de la petite-bourgeoisie urbaine et d’une certaine fraction des allophones de la « diversité ». La CAQ est le parti des nationalistes des régions. Alors, de quelle classe ou groupe social le Parti Québécois sera-t-il le parti au cours des prochaines décennies ? L’identifier est une tâche nécessaire pour élaborer son programme, définir ses structures organisationnelles et son mode de fonctionnement.


Où en sommes-nous ?

Dans son livre Les luttes de classes en France au XXIe siècle, Emmanuel Todd laisse envisager la fin du règne de la « méritocratie », car plus la proportion de la population qui fait des études supérieures augmente, plus le niveau de ces études supérieures baisse. « Il faut le dire franchement, affirme-t-il, certains diplômes ne valent pas grand-chose ». Le diplôme est devenu un élément de stratification sociale, dont la principale valeur est de procurer des avantages tangibles sur le marché du travail.

Emmanuel Todd fait le constat, pour la France, que si l’ascension sociale des individus scolairement doués, au cours des décennies passées, a contribué à vider la contestation populaire de ses élites intellectuelles naturelles, ce n’est plus le cas. Le système d’éducation français n’assure plus vraiment la sélection des plus intelligents dans un contexte où la paralysie économique bloque la mobilité sociale et accentue les inégalités de classes dans l’accès aux études supérieures.

Todd émet l’hypothèse qu’une intelligence réelle, déconnectée de la stratification des diplômes, est en train de se réaccumuler dans les strates moyennes et inférieures de la société. À terme, ces individus formeront les cadres d’une future contestation du système. Todd voit déjà l’irruption de ce phénomène dans le mouvement des Gilets jaunes qui a démontré qu’il n’était pas dépourvu d’intelligence face à des dirigeants très désemparés.

En sommes-nous là au Québec?

 

 

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