Nos membres méritent beaucoup mieux

2020/03/04 | Par Pierre Dubuc

Coïncidence fortuite ou alignement de planètes, le jour même où Andrée Poirier, la nouvelle présidente de l’APTS, rencontrée dans les bureaux de l’organisme sur la Rive-Sud de Montréal, insistait sur la nécessité – ignorée par les gestionnaires – de consulter ses membres, en me citant la commission présidée par Régine Laurent (« On se tourne vers les gens qui sont sur le terrain et non vers les gestionnaires »), Nathalie Pépin, intervenante à la DPJ Mauricie-Centre-du-Québec et membre de l’APTS, défrayait la manchette avec son témoignage percutant… à la Commission Laurent !

Pour illustrer le fait que les travailleuses sociales étaient souvent laissées sans protection devant la violence, Nathalie Pépin déclarait devant la Commission spéciale sur les droits des enfants : « Les policiers nous regardent et disent qu’eux, ils ne vont pas là sans deux autopatrouilles. Nous, on entre avec seulement nos crayons dans des milieux où les policiers arrivent armés ».

Cette réalité, Andrée Poirier la connaît bien, étant elle-même travailleuse sociale de formation. Avant d’être élue par les sept cents délégués de l’APTS à la présidence au mois de novembre 2019, elle pratiquait en Outaouais où elle a été successivement vice-présidente et présidente de son exécutif local, avant d’occuper le poste de secrétaire au sein de l’exécutif national.

L’absence de consultation par les directions, une gestion bureaucratique et le climat de violence, dans un contexte de mesures d’austérité et du chamboulement des structures avec la réforme Barrette, ont créé un climat de travail particulièrement toxique.

« On nous impose de longs formulaires à remplir, des outils cliniques informatiques qui ne tiennent pas compte de tous les paramètres. Par exemple, l’outil informatique conclut que la patiente peut retourner à la maison, mais sans tenir compte qu’il y a des escaliers et qu’elle ne peut les monter ! S’ajoute à cela le fait de devoir encaisser continuellement des injures, de subir des microagressions. ‘‘On nous dit que ça fait partie de la job !’’ », s’indigne Andrée Poirier.

Le résultat est probant. Elle me cite la récente sortie médiatique de 8 ordres professionnels – dont font partie ses membres – affirmant que 49 % de leurs membres veulent quitter le réseau et 25 % la profession ! Autre indice de la détérioration des conditions de travail dans le réseau, le taux d’assurance salaire a explosé. C’est 10 % de la main-d’œuvre, calculé en équivalent temps plein. Le coût : 555 millions $ en 2017. Comment y remédier ? « Le ministre veut accélérer le retour au travail. Nous, on réclame d’être considéré comme un secteur prioritaire en vertu de la Loi sur la santé et sécurité au travail. » Deux approches : coercition vs prévention. Affrontement en vue.


Différentes facettes de la reconnaissance

Si la Commission Laurent a le mérite de faire connaître à la population le travail de certaines catégories de membres de l’APTS, d’autres sont peu connues. Andrée Poirier le reconnaît. « Nous avons plus d’une centaine de types d’emplois. Nos 55 000 membres offrent une multitude de services en matière de diagnostic, de réadaptation, de nutrition, d’intervention psychosociale et de soutien clinique et de prévention. Je me suis donné le mandat de mieux faire connaître le travail du personnel professionnel et technique, que ce soit en réadaptation ou en maintien à domicile, de nos ergothérapeutes et physiothérapeutes, de nos travailleuses sociales en santé mentale, pour les handicapés physiques ou en perte d’autonomie, nos techniciennes en loisirs, nos technologistes médicales, technologues en radio-oncologie et tous les autres. »

Reconnaissance de leur travail par l’employeur et par la population, d’accord. Mais, dans notre société, la reconnaissance passe aussi par le salaire. Et, là aussi, la situation est déplorable. Andrée Poirier aligne quelques chiffres pour l’illustrer.

« Selon l’Institut de la statistique, depuis l’an 2000, alors que l’ensemble des travailleuses et travailleurs québécois ont vu leur niveau de vie augmenter de 10,7 % en moyenne, nos membres ont dû essuyer un recul de 1,2 %. »

 Est-ce attribuable au fait que 90 % des membres sont des femmes ? Là aussi, des données donnent à réfléchir.

Une étude de l’IRIS, portant sur des emplois équivalents, a démontré que la rémunération globale des salariées du réseau de la santé est inférieure de 24 % à celle des salariés des entreprises parapubliques comme Hydro-Québec, la SAQ ou Loto-Québec. Les emplois dans le réseau sont occupés par des femmes à 81 % comparativement à 37 % dans les sociétés d’État. Si le gouvernement comblait cet écart de 24%, il corrigerait une injustice responsable du tiers de l’écart salarial entre les hommes et les femmes au Québec !

Il y a peu de chances que cela se produise. Au contraire. Le gouvernement a fait fi d’un jugement de la Cour suprême en 2018 sur l’équité salariale favorable aux travailleuses. L’APTS, comme d’autres organisations syndicales, a déposé un recours devant les tribunaux pour que les femmes obtiennent justice.


Offres insultantes

Le dépôt des offres gouvernementales dans le cadre des négociations du secteur public et parapublic fait preuve du même mépris à l’égard des femmes. Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, offre 7 % d’augmentation sur 5 ans, soit trois points de pourcentage en dessous de l’inflation. « C’est insultant ! C’est trois fois moins que la croissance moyenne des salaires prévue entre 2018 et 2023 par le ministre des Finances, Éric Girard, dans sa mise à jour économique. Nos membres méritent beaucoup mieux », a réagi la présidente de l’APTS, avant de passer les propositions gouvernementales à la déchiqueteuse devant l’Assemblée nationale avec ses membres.

« Pourtant, fait remarquer Andrée Poirier, le gouvernement nage dans les surplus. Plusieurs milliards de dollars. » Selon la mise à jour du mois de janvier, le surplus comptable anticipé pour cette année est de 4,3 milliards $, soit presque 300 millions $ de plus que ce qu’il prévoyait en novembre. Le ministre veut verser 3 milliards de ce surplus au Fonds des générations.

Mais l’APTS et d’autres syndicats font remarquer que l’objectif, qui a mené en 2006 à la création du Fonds, soit d’abaisser la dette brute à 45 % du PIB, sera atteint cette année. Le gouvernement a donc tout le loisir de suspendre les versements à ce Fonds et d’utiliser l’argent pour améliorer les conditions de travail et salariales des employés du secteur public.


De toutes nos forces

Pour faire valoir les revendications de ses membres, l’APTS a décidé de s’allier à la FIQ. « Nous avons des réalités similaires », précise Andrée Poirier. Interrogée sur l’absence de Front commun, elle en attribue, entre autres, la cause aux séquelles du maraudage dans le réseau provoqué par la réforme Barrette (L’APTS a augmenté son effectif de 32 000 à 56 000 membres à cette occasion). Mais elle nous assure qu’il y a concertation entre les différentes organisations syndicales pour éviter que le gouvernement joue sur la division des forces. Elle en donne pour exemple le boycottage par tous les syndicats des forums proposés par le gouvernement.

Donc, l’APTS et la FIQ et leurs 131 000 membres sont aujourd’hui sur le pied de guerre pour défendre les intérêts de leurs membres, à près de 90 % des femmes. « De toutes nos forces ! », de déclarer Andrée Poirier, qui se définit comme militante féministe, en reprenant le slogan du Collectif 8 mars : la Journée internationale des droits des femmes 2020.

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