Le mouvement ouvrier se conjugue au féminin

2020/03/06 | Par Pierre Dubuc

Rien d’autre que leur lutte pour le renouvellement de leur convention collective ne peut avoir d’impact aussi significatif sur la situation des femmes et, conséquemment, sur la société. L’entrée massive des femmes sur le marché du travail et leur lutte pour l’égalité et l’équité a complètement transformé, non seulement le marché du travail, mais également les rapports sociaux et plus particulièrement ceux entre les femmes et les hommes. Elle a entraîné la socialisation de l’éducation des jeunes enfants avec la création de garderies et de centres de la petite enfance et provoqué le début d’un meilleur partage des tâches ménagères entre les femmes et les hommes, à défaut de leur socialisation.

Beaucoup de chemin reste cependant à parcourir. Il y a toujours plus de 40 000 places manquantes en garderies et, malgré les progrès réalisés, les femmes sont demeurées responsables de la vaste majorité des tâches ménagères. Elles constituent aussi la majorité des aidants naturels, une tâche de plus en plus importante avec le vieillissement de la population et le virage ambulatoire, faute de soins à domicile appropriés. Elles consacrent en moyenne 1,5 heure de plus par jour que les hommes aux tâches ménagères, aux soins aux enfants ou à titre de proches aidantes. Les femmes se retrouvent donc avec une double journée de travail, ce qui les oblige souvent à un travail à temps partiel. Leurs revenus sont moindres et le seront aussi, par voie de conséquence, à la retraite.

Au cours des dernières décennies, les travailleuses du secteur public ont aussi fait les frais des mesures d’austérité. Elles vivent au quotidien une surcharge de travail, de la pression, des heures supplémentaires obligatoires, un manque de ressources et subissent une gestion déficiente ainsi que des violences. Il n’est pas surprenant que les taux de détresse psychologique, de décrochage et d’épuisement professionnel au sein de ces réseaux publics atteignent aujourd’hui des sommets inégalés. Si, encore, la rémunération compensait. Or, il n’en est rien. Leur salaire dans l’administration publique est de 13,2 % inférieur à celui des autres travailleurs québécois.

 

Entre le mépris et l’austérité

Le gouvernement Legault répond à cette situation avec un profond mépris en déposant des offres salariales en deçà de l’inflation, tout en cherchant à jeter la bisbille entre les organisations syndicales avec sa proposition de forums publics à géométrie variable, heureusement repoussée par les syndicats.

Pendant ce temps, le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, distribue des cadeaux aux amis du régime et le gouvernement refuse de respecter un arrêt de la Cour suprême sur la rétroactivité de l’équité salariale favorable aux travailleuses.

Ottawa garde un profil bas, se défendant de toute intervention, alors que la réduction constante des transferts en santé – 50 % des dépenses en 1970 contre à peine 23 % aujourd’hui – est en grande partie responsable de la détérioration du système de santé et des services sociaux.

Ne comptons pas sur les grands médias traditionnels pour appuyer la lutte des travailleuses du secteur public. Ils ne l’ont jamais fait. Et, aujourd’hui, ils sont devenus dépendants de l’aide gouvernementale pour leur survie.

À l’occasion du 8 mars, ils consacreront leurs chroniques au « plafond de verre » auquel sont confrontées les femmes d’affaires, exclues des conseils d’administration des grandes corporations, et ouvriront leurs colonnes aux débats entourant les transgenres, la légalisation de la prostitution et le féminisme musulman.

Sur la condition des travailleuses, La Presse+ nous a déjà donné un avant-goût du menu à venir avec la publication d’une diatribe antisyndicale du « progressiste » Alexandre Taillefer. Dans un article, publié le 11 février dans La Presse+, intitulée « Une remise en question des pratiques du monde syndical », il entonnait un air bien connu, celui de « jouer » les pauvres, les précaires, les non-syndiqués contre les syndiqués du secteur public.

Les régimes de pension à prestation déterminée seraient trop généreux. Les enseignants ne devraient pas comparer leurs salaires à leurs homologues ontariens, mais au salaire de la classe moyenne (39 822 $ par année). Pas question de promouvoir « machinalement » un salaire minimum à 15 $. Reproches sont faites aux dirigeants syndicaux de ne pas tenir un discours assez « constructif », de ne pas se soucier du « climat de travail » et de faire trop d’« obstruction systématique ».

Propriétaire des magazines L’Actualité et Voir, Alexandre Taillefer, qui se définit comme un « queer » politique pour justifier ses appuis successifs aux péquistes et aux libéraux, adopte un comportement putassier à l’égard des caquistes afin de se qualifier pour des subventions.

 

Le mouvement ouvrier est féminin

Au cours des dernières décennies, le mouvement syndical, confronté aux déficits des finances publiques, était en mode purement défensif. Aujourd’hui, le portrait est tout autre. Le gouvernement nage dans les surplus. De nombreuses études ont démontré que les biens-nantis s’accaparaient une part toujours croissante de la richesse collective, qu’ils s’empressaient de transférer dans des paradis fiscaux avec la bénédiction des gouvernements.

La particularité des revendications du secteur public est qu’elles peuvent jouir d’un large appui public parce que l’amélioration des conditions des travailleuses et des travailleurs et un financement accru des services publics bénéficient à l’ensemble de la population.

Dans son livre L’envers du travail. Le genre de l’émancipation ouvrière (Lux), la sociologue Rolande Pinard montre qu’historiquement les revendications des syndicalistes féministes se distinguent de celles des hommes en ce qu’elles réclament des droits sociaux : salaire égal pour un travail comparable, salaire familial pour les femmes comme pour les hommes, réévaluation des qualifications des tâches féminisées, réduction du temps de travail, congés de maternité sans perte d’ancienneté, droits sociaux liés à la maternité et aux soins des enfants.

De plus, leurs luttes sont fondées sur des solidarités élargies, la mobilisation des travailleuses et travailleurs de la base et l’occupation de l’espace public – médias, publicité, rue –pour élargir la lutte, informer la population. Nous avons été témoins d’une telle approche auparavant avec, par exemple, la mobilisation de parents établissant des chaînes humaines autour des écoles.

Aujourd’hui, les femmes forment la majorité des membres du monde syndical. Elles continuent à gravir les échelons de la représentation syndicale. Une de leur tâche serait d’inclure une meilleure représentation des femmes des minorités visibles et immigrantes, souvent victimes de discrimination et d’une oppression supplémentaire.

Ainsi, seraient davantage mises en évidence leurs revendications propres et le caractère international de cette journée du 8 mars.

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