La quarantaine sera notre Pays de Cocagne

2020/03/20 | Par Jérôme Palmade

« Des gens sont morts à cause du virus ! » crieront ceux qui ne veulent pas nous entendre, ceux qui refusent que l’on ose même considérer qu’il y a des aspects bénéfiques au ralentissement des activités, au confinement et à la quarantaine dans un contexte d’épidémie grippale et qui, pour nous réduire au silence, invoqueront sans vergogne la mémoire des défunts. Dans l’Europe du Moyen Âge, le Pays de Cocagne était une contrée légendaire où régnait l’abondance. Pour des paysans dont le seul horizon était la misère et l’oppression, c’était le rêve d’une terre fantasmée où ils seraient libres de jouir de l’existence. La « quarantaine », au sens de toutes les mesures qui nous ont été récemment imposées afin de contenir la propagation du virus, sera notre Pays de Cocagne. La quarantaine nous permet d’être libres car il ne nous reste alors que l’essentiel.

« Des gens sont morts à cause du virus » hurleront ceux qui veulent nous faire taire. Or, combien de vies ont été sauvées par le ralentissement de l’« économie » du fait de la quarantaine ? Combien d’entre nous ont été sauvés car ils n’étaient pas sur leur lieu de travail ou sur la route vers leur lieu de travail ? Le long des artères de la ville, l’heure de pointe est exceptionnellement paisible. Les automobiles sont moins nombreuses à circuler sur les routes habituellement jonchées de carcasses d’animaux écrasés et bordées de troupeaux d’enfants asthmatiques. En conséquence, le prix du litre d’essence à la pompe a baissé. Des experts oseront-ils lever le grand tabou des bienfaits pour l’environnement de cette accalmie pour cause de confinement ? Pour l’instant, les observateurs scientifiques se veulent prudents, soucieux de ne considérer la réduction temporaire des émissions polluantes qu’avec beaucoup de recul. Cette soudaine tranquillité pourrait-elle être autre chose qu’une anomalie singulière, à l’opposé de toutes les tendances auxquelles nous sommes accoutumés ?

« Des gens sont morts à cause du virus ! » s’égosilleront ceux qui ne veulent rien savoir. En étant contraints à travailler à distance, de chez nous, sur notre ordinateur ou par téléphone, certains d’entre nous se demandent encore pourquoi ils ont passé toutes ces dernières années à s’agiter pour accomplir si peu de choses. Pourquoi rentrer au bureau quand personne n’y remarque votre absence ? Les pires d’entre nous, redoutent cet apaisement plus que tout, car il révèle à quel point ils sont inutiles. Ils pourraient nous décrire longuement leurs fonctions, en usant d’une multitude de mots-clés inintelligibles d’apparence pointue et nous n’en saurions pas plus sur ce qu’ils font, même s’ils maintiendront que leur apport est d’importance capitale. Sans cadres, sans consultants, sans spécialistes en philanthropie et en marketing vert, sommes-nous désespérés ?

« Des gens sont morts à cause du virus ! » s’époumoneront ceux qui ne tolèrent aucune remise en cause du modèle unique. Nous nous rendions, plus ou moins contraints, à toutes ces grands événements coûteux en ressources, mais dont l’annulation soudaine ne gêne en rien notre quotidien. Au contraire, nous nous en portons mieux, au point que l’idée d’y retourner nous afflige. Sans toutes les formations prétendument éducatives et informatives auxquels nous assistions, nous avons le temps d’étudier à notre rythme, conformément à nos intérêts et à nos besoins. Les conférences, les colloques et les séminaires au cours desquels se succédaient d’abrutissantes présentations Powerpoint, n’étaient-ils rien d’autre que des rassemblements publicitaires et mercantiles, dont il n’y avait rien à tirer, si ce n’est un peu de visibilité aux fins de réseautage ?

« Des gens sont morts à cause du virus ! » se lamenteront bruyamment ceux qui refusent catégoriquement de voir qu’un autre monde est possible. Comme dans L’homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling, une fois que le peuple a vu son dieu saigner, il réalise la supercherie et cesse de croire, furieux d’avoir été dupé par un homme sans scrupules. Comment revenir à la normale ? Comment accepter encore que cette « normalité » doive être la norme ? Les gardiens de la morale dénoncent l’indécence des « égoïstes » qui se sont accaparés bien plus de rouleaux de papier hygiénique et de flacons de désinfectant que ce dont ils avaient besoin, en espérant parfois les revendre au coin de la rue pour en tirer un profit. Ce sont les mêmes moralistes qui, devant des spéculateurs achetant à grands renforts de dizaines, voire de centaines de millions de dollars, des stocks de vaccins ou des terres agricoles, les applaudissent comme « génie de la finance » ou « entrepreneur de l’année ».

« Des gens sont morts à cause du virus ! » vociféreront ceux qui veulent détourner notre attention de la vraie morale de l’histoire. À la fin de la légende du Pays de Cocagne, le visiteur de cette contrée heureuse ne parvient pas à en retrouver le chemin et le paysan famélique doit se résigner à son quotidien de labeur et de peine. La quarantaine est notre Pays de Cocagne. Nous y avons vécu, libres de nous concentrer sur l’essentiel, jusqu’à l’inévitable reprise. Notre défi n’est pas d’en retrouver le chemin, c’est de ne pas oublier que ce monde existe, et qu’il nous est encore possible d’y retourner, si nous le souhaitons.

« Des gens sont morts à cause du virus ! » répéteront ceux qui cherchent à nous faire condamner pour avoir posé des questions. À ces cyniques qui nous accuseront d’être des blasphémateurs, nous répondrons : « Des gens meurent à cause de vous ! »

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