Les Basques sur le chemin des Irlandais

 


Rencontre avec une délégation d'indépendantistes basques



Avec la Déclaration de Lizarra du 12 septembre 1998 et le cessez-le-feu de l'ETA quatre jours plus tard, c'est un véritable changement de stratégie que viennent d'opérer les indépendantistes basques de Herri Batasuna (Unité populaire). Un changement qui s'inspire des Accords de paix intervenus en Irlande, un changement qui va dans le sens de la mise en place d'un véritable pouvoir politique parallèle au pays basque. C'est ce qui ressort de notre rencontre avec une délégation d'indépendantistes basques dans les bureaux de l'aut' journal.

Pour les membres de la délégation, il est clair que le conflit au Pays Basque est politique et que la solution est politique. Traçant un parallèle avec l'évolution récente de la situation en Irlande, où le gouvernement britannique et l'IRA ont été conscients que ni l'un et l'autre ne pouvaient vaincre militairement (Déclaration de Lizarra), les indépendantistes basques veulent forcer les gouvernements français et espagnol à s'engager dans un processus politique de résolution du conflit.

Changement majeur de stratégie

L'initiative des indépendantistes est un changement majeur de stratégie. Depuis sa création en 1958, l'ETA (Euskadi Ta Askatasuna) mène la lutte armée contre l'État espagnol pour la libération nationale et sociale du peuple basque. En fait, la lutte armée s'imposait d'elle-même sous la dictature franquiste, alors que la langue basque était interdite, les symboles nationaux interdits, les militants pourchassés, fusillés et emprisonnés.

Après la mort de Franco en 1975, les partis politiques espagnols s'engagent dans le processus d'élaboration d'une nouvelle constitution pour le pays. Cette constitution ne reconnaît pas les droits nationaux des Basques, des Catalans, des Galiciens, des Canariens et fait référence à une Nation espagnole unique formée de régions et de nationalités différentes. La langue basque n'est pas non plus reconnue et l'espagnol est obligatoire. Lors du référendum de 1978, les Basques votent Non à 65% à la nouvelle constitution. Ce rejet est à nouveau confirmé en 1998 par le Parlement autonome basque.

La Constitution prévoit un statut d'autonomie pour les provinces d'Alava, du Guipuzkoa et de Biskaye, la Navarre bénéficiant d'un statut propre. Ce statut d'autonomie pour les trois provinces est approuvé par référendum en 1979 par une faible majorité de 53%, alors que la loi concernant la Navarre, approuvée en 1982, n'est jamais soumise par référendum à l'approbation des Navarrais.

Le Pays Basque a également marqué son caractère de société distincte en votant en 1986 à 62,8% contre l'adhésion de l'Espagne à l'OTAN.

La sale guerre

Après la chute du franquisme, l'État espagnol a continué ses politiques répressives contre le peuple basque et ses organisations. Cela fut particulièrement vrai lors du gouvernement socialiste (PSOE) de Felipe Gonzalez qui mena une lutte implacable contre les indépendantistes 0 législation spéciale contre le terrorisme , tribunaux d'exception, torture systématique, déportation de militants, isolement et dispersion des prisonniers politiques.

Le gouvernement en vint à mettre sur pied des groupes para-militaires comme le GAL. Il sera révélé que les assassinats des militants basques étaient organisés directement par le gouvernement et que Felipe Gonzalez était lui-même au courant.

La situation ne changea pas avec l'arrivée au pouvoir en 1996 du Parti Populaire, qui refusa toute tentative d'engager le dialogue malgré l'offre de l'ETA de suspendre ses opérations militaires. En fait, le Parti Populaire procéda en décembre 1997 à l'emprisonnement des 23 membres de la direction politique de Herri Batasuna sous prétexte de collaboration avec le terrorisme. Ils seront condamnés, sans aucune preuve, à sept ans de prison.

L'influence de l'exemple irlandais

Malgré le refus de dialogue du gouvernement espagnol, les indépendantistes basques ont décidé de revoir leur stratégie. Les événements en Irlande les ont influencés, mais également sans doute le ressac populaire suite aux dernières actions de l'ETA contre les conseillers municipaux basques.

Au-delà de l'appel au dialogue, auquel le gouvernement espagnol reste sourd, l'important, aux dires de la délégation basque que nous avons rencontrée, c'est la construction de l'unité politique des nationalistes basques et, au-delà des organisations politiques, de l'ensemble du peuple basque.

Précisons que le mouvement nationaliste basque a sa tendance modérée, autonomiste, représentée principalement par le Parti nationaliste basque (PNV) et sa tendance indépendantiste avec, au plan politique, Herri Batusana et l'ETA. Alors que le PNV participe aux institutions, Herri Batasuna n'y participe pas, même si elle fait élire ses candidats. La seule institution avec laquelle Herri Batasuna collabore régulièrement sont les municipalités dans lesquelles elle compte plus de 600 élus.

C'est d'ailleurs au plan municipal qu'on retrouve l'initiative la plus originale avec la création, récemment, de l'Assemblée des maires et conseillers, autant du territoire espagnol que français, une assemblée à caractère national, la première du genre. Actuellement, 418 maires sur 666 participent à ce véritable parlement national parallèle. C'est, comme l'affirment nos interlocuteurs, créer une institution nationale basque qui, dans un premier temps, doit affirmer l'existence du Pays Basque en tant que nation, comme un pays différencié et pluriel au nord comme au sud des Pyrénées, dans les six territoires historiques basques, affirmant ainsi sa territorialité .

Par cette initiative politique rassembleuse des différentes forces politiques basques, on compte faire pression sur les gouvernements espagnol et français pour les amener à la table des négociations sur la base de la Déclaration de Lizarra.

Le Pays Basque

Le Pays Basque est un territoire situé au nord de la péninsule ibérique à cheval sur l'Espagne et la France. Il est constitué de six provinces 0 l'Alava, la Biskaye, le Guipuzkoan et la Navarre situées en Espagne et le Labourd, la Basse Navarre et la Soule en France. La Navarre s'étend sur les deux États.

La persistance de la langue basque est considérée par les linguistes comme un des phénomènes les plus extraordinaires de l'histoire des langues et civilisations d'Europe. C'est l'un des symboles les plus évidents de la résistance d'un peuple à être absorbé par d'autres cultures, d'autres langues ou d'autres États.

Actuellement, 25% de la population maîtrise la langue basque et un 20% supplémentaire la comprend en la parlant avec difficulté. Mais la grande majorité de la population se déclare en faveur de son développement. En fait, la majorité des enfants font leurs études en langue basque par la volonté expresse de leurs parents.

Libérez les prisonniers politiques

Au total, il y a plus de 600 prisonniers politiques basques, y compris les 23 membres de la direction politique de Herri Batasuna, dispersés dans une centaine de prisons dans les États espagnol et français, jusque y compris dans les colonies africaines et dans les îles Canaries dans des conditions de détention très dures.

Cette dispersion est illégale selon la propre législation espagnole et les normes internationales. Elle a été condamnée par, entre autres, le Parlement européen et le Comité international de la Croix Rouge.

Au Pays Basque, la majorité des syndicats, des dizaines de municipalités, l'Église basque soutenue par l'Église espagnole, l'Université, des collectifs d'avocats et d'intellectuels, des organisations humanitaires, des groupes pacifistes, y compris ceux qui luttent contre l'ETA se sont associés à la revendication de transfert des prisonniers au Pays Basque.