Bombardier-town

 

Vous franchissez les grilles de Bombardier à Valcourt, vous n'êtes plus chez vous. Vous n'êtes plus au Québec. Même pas dans les cantons de l'Est. Vous sombrez dans un état second, dans un État dans l'État, avec ses propres lois qui n'en sont pas et qui tournent toutes autour d'une même marotte 0 gare à celui ou celle qui, dans ce fief, oserait un jour ne pas penser comme le grand boss, le roi Laurent Beaudoin dit de Valcourt.

Et celui-ci a bien raison d'être sur ses gardes depuis qu'il a détrôné son beau-père, l'industriel Armand Bombardier, au cœur des années soixante. Toute cette affaire demeure encore nébuleuse aujourd'hui, tout comme la mise à l'écart des enfants de l'inventeur de la motoneige, tous réduits à des rôles de figuration. Ce qui reste d'arrière-goût de cette période grise c'est une peur bleue (couleur maudite et que Laurent réserve aux chiennes revêtues par ses gardes chiourmes les plus haïs de la shop), peur bleue, donc, que ce parvenu éprouve devant tout ce qui pourrait un jour contester son pouvoir absolu et creuser une fissure dans son royaume rougeâtre...

Nus mais libres

Alain Fournier et François Massicotte l'ont bien vu, eux qui, en 1969, ont tenté de faire entrer le syndicat pour protéger les employés de la compagnie Bombardier . Ils ont été congédiés, comme une centaine d'autres cette année là, et François Massicotte a été attaché et traîné flambant nu dans les rues de la ville par les bleus à Beaudoin un soir de décembre, près du point de congélation.

René Pratte, citoyen résistant de Valcourt, que j'ai rencontré récemment, l'a appris dans toutes les fibres de son corps, lui aussi. Encore alerte et combatif malgré ses 70 ans bien sonnés, il a été congédié de Bombardier à l'été 1971, parce que peintre-membre du Comité de bonne entente (devenu depuis le bidon Comité de relation de travail), il avait osé y dénoncer, en présence du directeur de l'usine (Larry Cloutier), une situation dangereuse pour sa santé et celle de ses confrères, à savoir des pistolets à peinture défectueux depuis six mois. Situation qui avait entraîné à ce jour l'intoxication de plusieurs travailleurs et l'hospitalisation du peintre Proulx pour des lésions permanentes au cerveau.

Suite à son congédiement, René Pratte, issu d'une vieille famille de Valcourt proche du célèbre inventeur, rencontre Beaudoin lequel lui demande dix jours de réflexion . Non seulement la décision est maintenue, mais le voisin Beaudoin , menaçant, avertit son ex-employé d'y penser à deux fois avant de faire des entre-vues avec les mé-dias . L'année suivante, le gérant du personnel (Paul Rajotte) se voyait à son tour remercié de ses services après avoir signé une lettre de recommandation à l'endroit de René Pratte !

En mai 1974, au cœur d'une autre tentative de syndicalisation, à la filiale sœur de l'Estrie (Kingsburry), La Tribune, faisant le lien avec le mouvement ouvrier, titre 0 Tentative d'enlèvement du président de Bombardier ? . Le point d'interrogation est important puisque cette rumeur d'une prétendue opération d'un commando syndical, qui s'avéra non fondé par la suite, est lancée alors même que Laurent Beaudoin est hors du Québec...

Au total, à Valcourt seulement, depuis l'arrivée du roi Beaudoin, plusieurs centaines d'employés de Bombardier ont été congédiés sous des motifs-étiquettes évasifs ( insubordination , indiscipline , désobéissance , non satisfaisant ne rencontre pas les normes ) comme en fait foi un document de la compagnie comprenant une liste partielle d'une cinquantaine de congédiés entre le 4 janvier et le 31 août 1969 (voir encadré).

Une ville-compagnie

Et l'histoire se continue aujourd'hui 0 congédiements à répétition, interdiction sur la propriété de la compagnie de parler de syndicat pendant les heures de travail, périodes de repas et de pauses comprises, dès deux heures d'arrêt autorisé ici et là pour des manifestations antisyndicales spontanées dans les rues de Valcourt...

Pourquoi ? Parce que Valcourt, pour l'usurpateur roi Beaudoin, ça dépasse la simple valeur de symbole. C'est le lieu qui lui permet d'assurer sa névrotique légitimité Bombardier.

À la limite, passe toujours que les firmes avalées à vil prix avec l'aide des libéraux (Ste-Anne-de-la-Pocatière, Canadair, etc.) soient ou deviennent syndiquées. Ce qui importe c'est que son château fort, Valcourt, et sa proximité, demeurent entières sous son contrôle absolu. Ses arrières assurés, Laurent Beaudouin a donc pu se développer une crédibilité Bombardier accrue, multipliant ses liens avec les rouges d'Ottawa et de Québec et se servant de leurs contacts d'affaires, tant au Canada qu'à l'extérieur (Irlande, Brésil, Mexique, USA). Pour arriver à cette reconnaissance bombardienne, la grenouille envieuse n'avait tragiquement d'autre choix que de grossir, grossir, grossir.

Au prix même du l'éclatement du tout Valcourt, au prix de sa transformation en première ville-compagnie forteresse version québécoise avec les mêmes fondements esclavagistes raffinés qui, en des temps qu'on croyait à jamais révolus, avait été le lot des compagnies étrangères de Noranda en Abitibi, de Robin en Gaspésie et de Prince au Saguenay.