Camionneurs 0 l'explosion était prévisible

 

Pour plusieurs, l'irruption de ce mouvement de lutte spectaculaire a surpris par sa soudaineté. Pourtant, en février et juillet derniers, des actions spontanées de protestation, minoritaires il est vrai, annonçaient ce grand débordement. Pourtant, le feu couve sous la cendre depuis longtemps et la très mystérieuse hausse du prix de l'essence n'agit que comme accélérant.

Quelques spectaculaires accidents de la route qui nous rappellent le très lourd tribut qu'on doit payer pour des conditions de travail inqualifiables et... un bon matin d'automne, ça y est. 10-4 les gars 0 on arrête tout. Et ça arrête. Pas par intimidation comme on tente de nous le faire croire, jouant sur une image de banditisme associée à l'industrie depuis les années 50. On arrête, parce qu'on est en colère. Et il y a de quoi.

Le contexte

Un document de travail du ministère des Transports consacré au transport des marchandises analyse bien le contexte 0 l'impact des accords commerciaux, la croissance rapide du commerce extérieur et la politique du juste à temps des entreprises, sont autant d'éléments qui influent directement sur la détérioration des conditions de travail. Ajoutez à cela la récente hausse du prix du carburant qui vient pratiquement gruger les minces bénéfices des camionneurs.

De façon plus précise, les camionneurs pointent du doigt la déréglementation nord-américaine du transport, particulièrement le traité de l'ALENA, notamment le dispositif visant à pressuriser à la baisse les coûts de transport, le tout baptisé harmonisation des conditions du commerce transfrontalier du transport routier Canada-États-Unis-Mexique . Ainsi, l'absence d'un dispositif encadrant de façon minimale les conditions de travail place chaque camionneur autonome à la merci des donneurs d'ouvrage et en compétition féroce avec ses semblables. Ce qui n'a pas empêché les puissants ressorts de solidarité propres aux routiers de jouer spontanément dans le contexte de lutte.

Travailleurs ou micro-capitalistes?

Après la lutte des chauffeurs de taxi, celle des camionneurs exprime un autre mouvement social d'envergure posant le problème de la précarisation croissante des conditions de travail de ceux et celles à qui on refuse le statut de salarié. On invoque tantôt qu'ils sont propriétaires de leur outil de travail, tantôt qu'il n'y a pas de rapport de subordination dans l'exécution de la prestation de travail. Cette absence du lien de subordination n'a d'ailleurs pas troublé outre mesure les juges de la Cour supérieure et de la Cour d'appel, qui ont accordé l'injonction requise comme s'il s'agissait de vulgaires salariés.

Si, aux yeux du droit actuel, ces camionneurs autonomes sont des micro-capitalistes, leurs réflexes sociaux et le sens de leur mouvement ne trompent pas. Ils veulent rejoindre les rangs du mouvement syndical organisé tout simplement parce que leur totale dépendance économique face aux donneurs d'ouvrage fait d'eux des travailleurs. Et des travailleurs très qualifiés qui commencent à mesurer que leur relative rareté sur le marché et la nature hautement stratégique de leur travail contribuent à créer un solide rapport de force, quoique leur dispersion rend difficile la tâche des organisateurs syndicaux. D'où la dureté de la répression, notamment par le recours à des accusations formulées en vertu du Code criminel servies aux plus militants. Dans l'éventualité d'une condamnation, il sera très difficile, pour ces travailleurs d'avoir accès au territoire américain.

Par ailleurs, il y a fort à parier que les donneurs d'ouvrage, dans l'éventualité d'une réforme positive du Code du travail québécois freineront, par des moyens judiciaires, le processus d'organisation. On invoquera que ces travailleurs relèvent davantage du Code canadien du travail puisqu'il s'agit souvent de transport transfrontalier ou interprovincial. Le ministre Chevrette a d'ailleurs fait des déclarations en ce sens.

Bouchard0 un cynisme inqualifiable

Mais c'est au premier ministre lui-même que revient la palme de l'arrogance et du cynisme dans ce dossier. Tout en déployant les moyens de répression judiciaire, M. Bouchard a laissé entendre que la fin des moyens de pression donnerait ouverture à des négociations. Quelques jours plus tard, on apprend qu'il n'est pas question de se précipiter pour modifier ce fragile équilibre qu'est le Code du travail et l'on crée un forum de discussion, sans garanties ni échéances précises. Cynisme digne de ce grand avocat patronal qu'il n'a sans doute jamais cessé d'être.

L'orientation répressive du gouvernement dans ce dossier inquiète. Répression de la grève des infirmières, du mouvement des élèves du secondaire, menace de loi spéciale contre le Front commun, ce gouvernement élu il y a moins d'un an, sous le signe de la concertation , propose une bien étrange version du modèle québécois . Et s'il s'agissait, tout simplement, d'un gouvernement néolibéral d'un genre à peine différent de celui de l'Ontario ?