La privatisation du pétrole mexicain prend du galon

Maximiser l’exploitation et la vente, ça vous rappelle rien ?

Au Mexique, le pétrole est un symbole de souveraineté depuis sa nationalisation, en 1938, par le président Lazaro Cardenas qui a aussi fait inscrire dans la constitution que l’or noir appartient aux Mexicains.

Mais, 70 ans plus tard, en pleine crise alimentaire et énergétique, le gouvernement de Felipe Calderón est en voie d’adopter une contre-réforme sur le pétrole qui transformera Pemex en une entreprise nationale de façade.

Les 23 et 28 octobre, à seulement cinq jours d’intervalle, le Sénat et la Chambre des députés adoptaient en mode « accéléré » un ensemble de mesures qui, selon leurs représentants, vise à « moderniser Pemex sans la privatiser ».

« Rien de plus faux », affirment plusieurs intellectuels et experts juridiques mexicains appuyés bruyamment par des dizaines de milliers de membres du Mouvement national pour la défense du pétrole (MNDP). Les nouvelles lois élargissent les brèches par où s’introduira une privatisation graduelle de Pemex.

La plus importante de celles-ci est la nouvelle structure administrative de l’entreprise dont le conseil d’administration sera composé non plus de fonctionnaires publics révocables, mais de « conseillers professionnels » nommés par l’actuel gouvernement de droite et inamovibles pour une période allant jusqu’à seize ans !

Ce conseil sera régi par une Commission nationale des hydrocarbures dont les cinq directeurs seront aussi nommés par l’exécutif fédéral et absolument inamovibles.

Selon la législation, la nouvelle structure veut accorder à Pemex une autonomie de gestion « conforme aux meilleures pratiques de l’industrie » et protéger la compagnie contre les décisions des gouvernements « parfois très malheureuses parce que basées sur les stratégies politiques de leurs auteurs ».

Il est évident, nous dit l’expert Manuel Bartlett Diaz qui a décortiqué le projet légal sur le site internet du MNDP, que l’objectif de ces nouveaux conseillers professionnels sera de « maximiser l’extraction et la vente aux États-Unis du pétrole mexicain contrairement à ce que devrait faire une entreprise publique ».

Et, en cas de changement radical de gouvernement, ces gestionnaires blindés pourront en toute impunité saboter les réformes qui leur déplaisent, comme cela s’est passé au Venezuela quand Hugo Chavez est arrivé au pouvoir.

En fait, explique Bartlett Diaz, aujourd’hui « les grands patrons privés n’ont plus besoin de posséder la majorité des actions d’une compagnie pour la contrôler. Il suffit d’être bien positionné dans la composition des conseils d’administration, là où se définissent les objectifs et stratégies et où s’octroient les contrats d’opérations et de ventes ».

D’ailleurs, en modifiant le régime d’octrois de ces mêmes contrats, la contre-réforme facilite aux quatre filiales de Pemex l’embauche de tiers privés en matière de perforation et exploitation des puits.

Ainsi, la zone « eaux profondes » du côté mexicain du golfe du Mexique a été divisée en 115 blocs de cinq mille kilomètres carrés qui attendent leur concession exclusive à des pétrolières étrangères.

En octobre dernier, les sénateurs du Parti révolutionnaire démocratique (PRD) et d’autres formations de centre-gauche, réunis dans le Front ample progressiste, ont essayé en vain d’inclure, dans le projet de législation, un amendement prohibant ces concessions.

Déjà, dit le « président légitime » du Mexique, Andrés Manuel Lopez Obradór, le Golfe du Mexique, côté États-Unis, est quadrillé et réparti entre les grandes pétrolières.

« En faisant la même chose de notre côté, on annexe notre pays par le pétrole. Alléguant, la défense de leurs intérêts et leur sécurité nationale, les États-Unis vont se remettre à surveiller les mers et les côtes mexicaines avec leur armée comme ils le faisaient avant la nationalisation. Il ne faut pas donner prise à ce type d’interventionnisme. »

Depuis janvier 2008, Lopez Obradór a pris la tête du MNDP. Comme il l’avait fait en 2006, suite à la fraude électorale qui avait porté au pouvoir Felipe Calderón, le chef de l’opposition a convoqué rassemblements et manifestations débouchant sur un vaste mouvement populaire qui est parvenu à faire retirer du projet de contre-réforme des pans entiers de mesures favorables à la privatisation.

En plus du pétrole, le MNDP défend une économie populaire d’autant plus ravagée par l’actuelle crise financière états-unienne que l’économie mexicaine dépend étroitement de celle du voisin du nord (exportations, aide des émigrés en provenance des États-Unis, tourisme).

Les brigades du MNDP ont créé des bureaux d’orientation pour, entre autres, défendre les emplois des gens ou contester les facturations abusives de services de téléphone, d’eau ou d’électricité.

« Les tarifs d’électricité ont doublé depuis le début de l’année, dit Lopez Obradór, tout comme les prix de l’essence, du diésel et du gaz. Les salaires ne suffisent plus à payer les aliments de base. »

Cela parce que 86 % des presque 15 milliards d’augmentation du déficit mexicain projeté en 2008 proviendront d’importations de produits alimentaires et pétroliers pour lesquelles le Mexique était autrefois autosuffisant.

« Au cours du seul mois d’octobre, ajoute Obradór, la majorité des Mexicains a perdu en moyenne le quart de ses revenus et de ses biens à cause de la dévaluation du peso et de la baisse de l’aide des émigrés à partir des États-Unis ».

Fin octobre, le MNDP a dévoilé un plan anti-crise qui exhorte le « gouvernement usurpateur » à prendre des mesures urgentes comme le retrait des augmentations de prix de l’énergie, l’augmentation du budget des campagnes pour réduire l’importation d’aliments et la construction de trois raffineries pour réduire les importations d’essence, créer des emplois et générer des revenus fiscaux.

Mais, dit Luis Javier Garrido du quotidien La Jornada, profitant du désarroi créé par la crise et malgré la mobilisation populaire, la contre-réforme avance rapidement. L’éditorialiste accuse bon nombre de sénateurs du PRD d’avoir appuyé l’initiative fédérale et, maintenant, de faire croire que toute possibilité de privatisation est écartée.

Garrido critique aussi la direction nationale du même parti qui s’est démarquée de l’initiative du chef, Lopez Obradór, de même que le syndicat corrompu de Pemex qui s’est négocié une place au futur conseil d’administration de l’entreprise.

« Il est clair, conclut-il, que la brèche séparant la classe politique et les Mexicains s’est encore élargie et que cela aura des conséquences déterminantes pour le pays. »

Une classe politique d’autant plus irresponsable que les réserves pétrolières du Mexique s’épuisent rapidement. Selon les documents officiels, bien que celles-ci ne représentent que 1,1 % des réserves mondiales, le pays galope au 6e rang des producteurs de la planète. Au rythme actuel, les réserves s’épuiseront dans 9,3 ans !

Même irresponsabilité quand, à partir du mandat de Carlos Salinas de Gortari, en 1988, l’État a presque totalement démantelé l’industrie pétrochimique mexicaine, la 5e du monde, et, en même temps, détruit les innombrables emplois et chaînes productives qu’elle générait.

Par exemple, l’ammoniaque est un produit dérivé du pétrole nécessaire pour la production des fertilisants dont les paysans ont besoin pour cultiver les aliments du pays. Mais, aujourd’hui, une seule usine d’ammoniaque fonctionne sur les huit autrefois en activité.

Conséquemment, le Mexique importe maintenant ce produit et le prix des fertilisants a tellement grimpé que les grandes entreprises agroalimentaires ont remplacé les paysans comme producteurs d’aliments qu’ils trouvent plus rentable d’exporter que d’écouler sur le marché intérieur. Et, cela, en pleine crise alimentaire !