Un Québec prosaïque

Le billet

Pour une raison que je ne comprends pas très bien, ceux qui ont publié les « Grands textes indépendantistes, écrits, discours et manifestes québécois de 1774 à 2003 » n’ont gardé que les proses. Certains poèmes et certaines chansons auraient pu et auraient dû se mêler à ce choix. Il y a dans la poésie une dynamique que le dialecticien le plus rigoureux aura beaucoup de difficulté à atteindre. On chante « La Marseillaise » et cela vaut mieux que de la dire.

Plusieurs poèmes de poètes d’ici et d’ailleurs auraient pu combler ce manque. En 1942, Albert Béguin a publié à Genève avec l’aide de ses souscripteurs « Les Cahiers du Rhône » en mêlant Apollinaire, Verlaine, Pétrarque, Ronsard, Aragon, Scève, Ramuz.

La lutte contre l’ennemi se faisait en profondeur. Ceux qui croyaient en la vocation du Rhône et en sa libération ne furent pas écartés. La poésie profonde, l’art et la liberté coulaient dans ce Rhône impétueux.

Peut-on penser à une quelconque libération francophone du Québec sans la rencontre d’un discours poétique et géopolitique ? Il est question d’un pays, que je sache. Sans la rencontre de deux discours pleins de souvenirs et de mouvements. Qui ne savent qu’aller. . . et ne veulent savoir ni de quel envers ils sont partis ni vers quel endroit ils iront. Demain sera à écrire demain.

Le fleuve et lui seul saura donner le mouvement et l’énergie aux combattants. Le brassage d’un limon politique solide ne se fera pas avec les mots esseulés de trop de nos journalistes observateurs. Nous le ferons dans la force des vers de Miron et de Garneau et de Néruda. Nous avons empli 862 pages de proses politiques. C’est un départ. Ce n’est pas encore une Marseillaise. Pourquoi serait-il interdit de chanter ?

Depuis toujours, seule l’émotion meut. Se mouvoir. Le livre « Né pour Naître » de Pablo Néruda (L’Imaginaire, Gallimard) et sa santé libératrice sont l’exemple à méditer. Là où il n’est pas interdit de chanter, le devoir de le faire est une douce et heureuse obligation.