Le déclin de l’empire américain n’est pas un film

En pleine nuit, aux portes de l’urgence d’un hôpital états-unien, deux malandrins viennent déposer sans ménagement un homme, de race noire de surcroît, qui a un couteau planté entre les deux omoplates.

Conformément à la procédure, on vérifie s’il est en possession d’un papier attestant qu’il est détenteur d’une police d’assurance. Il n’en a pas. Plutôt que de le soigner, on appelle la police. Qui l’inculpe de port d’arme illégal.

Bien sûr, c’est une histoire. Une histoire pas si inventée, cependant.

Mais une histoire qui en dit long sur « la plus grande démocratie de la planète ». Ou, plus précisément, qui se prétend telle. Cette histoire un brin cynique, j’en conviens, n’est pas insignifiante, dans le sens où elle n’aurait aucune signification.

On peut en tirer en effet un grand nombre d’enseignements sur l’état de ce pays si prompt à brandir ses propres vérités. Vérités qu’il veut imposer, la plupart du temps par la force, au reste de l’humanité, à l’image de ce droit de cuissage qu’exerçaient sans vergogne les seigneurs du temps à l’égard de leurs vassales.

Travailler à la hache, c’est très états-unien et leurs Rambo et consorts n’en sont que l’expression cinématographique. Quand on libre-échange comme ils le font, ce n’est pas seulement sur les bretelles, les ceintures et la moutarde Schwartz.

C’est surtout sur le fond des choses, sur ce qui s’appelle une conception globale de la vie en société, dont la loi du marché constitue la pierre d’assise. Parlant de marché, celui des armes à feu est particulièrement florissant dans ce pays qui, au cours des cent dernières années, a réussi le tour de force de toujours être en guerre contre au moins un autre pays.

Dans ce pays où les westerns sont la norme 24 heures sur 24, il y a 283 millions d’armes à feu en circulation, soit 97 armes pour 100 habitants. Selon différentes enquêtes, 40 % des ménages déclarent avoir au moins une arme à feu. On estime à 30 000 le nombre de décès dus à ces armes aux USA. De ce nombre, 3 000 sont des enfants.

À Newtown, en décembre 2012, un tireur a fait 28 morts, dont 20 enfants. À Aurora, en juillet 2012, on a dénombré 12 morts et 60 blessés. À l’Université Virginia Tech, en 2007, un tireur a tué 33 personnes. À Columbine, en avril 1999, 13 personnes sont mortes et 24 ont été blessées. À l’Université du Texas, en août 1966, 16 personnes ont été tuées et 32 autres blessées. En mai 1927, à Both Townships, un détraqué a tué 45 personnes et en a blessé 58 autres.

Dans la plupart de ces attentats, ce sont en majorité des enfants qui comptent parmi les victimes.

Elles sont en vente libre chez Walmart. Quoi ? Des carabines pour enfants. Des roses pour les filles. Des bleues pour les garçons. Elles coûtent de 110 $ à 140 $. Il y a quelques semaines, dans le Kentucky, un garçon de cinq ans a tué sa petite sœur de deux ans avec la carabine .22 long rifle que ses parents lui avaient offerte pour son anniversaire.

Mais attention ! On protège les enfants, aux USA. La vente des œufs Kinder – vous savez, ces œufs en chocolat à l’intérieur desquels on trouve de petits jouets en plastique – est interdite. Il y a danger que les enfants s’étouffent en avalant ces jouets !

Or ce ne sont pas là des arguments de nature à ébranler la Cour suprême des États-Unis. Dans un récent jugement rendu en 2010, la Cour a statué que la possession d’arme constitue « un droit fondamental aussi important que le Premier Amendement protégeant la liberté d’expression et la liberté de culte ». Il y a plus de trois siècles, le cardinal de Retz avait pourtant prédit que « les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l’anarchie ». On devrait écouter davantage les vieux, non ?

Dans le dernier livre qu’il a publié, Un peuple dans le siècle, paru en 1989, le sociologue Marcel Rioux s’interrogeait, au sujet du Québec. « Pourquoi le projet d’une société indépendante, distincte, fraternelle et juste est-il en train de devenir celui d’un petit État prospère, partie d’un Empire qui a amorcé son déclin ? »

Vingt-cinq ans plus tard, le déclin de l’empire américain a pris encore davantage d’ampleur, mais il s’en trouve toujours davantage, au Québec, à vouloir être partie prenante de cette dégénérescence. Un autre petit pas dans cette direction – un autre – a été fait récemment quand on a changé la dénomination du programme « arts et lettres » par « culture et communication ».