Fernand Daoust, bâtisseur de la FTQ

Son arrivée correspond à la période la plus tumultueuse de l’histoire syndicale

J’ai connu Fernand Daoust en 1968. Il avait quarante-deux ans, j’en avais vingt-cinq. C’était déjà un personnage public qui comptait au sein du mouvement syndical québécois. Il venait tout juste de prendre la direction québécoise du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui avait recruté les travailleurs et travailleuses d’Hydro-Québec deux ans plus tôt. Auparavant, Daoust avait dirigé la section québécoise du Syndicat international des industries pétrolière, chimique et atomique (SITIPCA).

À la mort du premier président de la FTQ, Roger Provost, en 1964, il avait été candidat à la présidence contre Louis Laberge. Daoust était identifié à l’aile nationaliste et progressiste de la FTQ. Laberge l’emporta par une voix. L’année suivante, en congrès, Daoust se présentait au poste de secrétaire-général et il était à nouveau battu par une faible marge.

Lorsque je l’ai rencontré, à l’été 1968, il m’a offert un poste temporaire de « pompier » pour éteindre un feu syndical à Terre des hommes, le site de l’Expo 67 transformé en une exposition permanente en 1968.

Dès cette première rencontre, j’ai été impressionné par cet homme. Je le sentais animé par une flamme combative évidente. Mais il ne projetait pas à mes yeux l’image que je me faisais des syndicalistes ouvriers. Surtout ceux des unions internationales et canadiennes affiliées à la FTQ. Je présumai que c’était un universitaire issu d’une famille bourgeoise. L’un de ces idéalistes venus prêter main forte à la classe ouvrière. Je l’aurais mieux vu à la CSN.

Daoust est resté un peu plus d’un an à la direction du SCFP. Dès la fin 1969, il quittait pour devenir secrétaire général de la FTQ. Quant à moi, après deux ans comme responsable des communications au SCFP, je suis arrivé à la centrale en novembre 1970.

Pendant toutes les années qui allaient suivre, j’ai côtoyé Fernand Daoust et appris à le connaître. Les longues heures passées à l’entendre se remémorer des souvenirs de jeunesse et d’âge mûr ont peu à peu corrigé l’image que je m’étais faite de lui et de ses origines familiales.

Fernand Daoust est né en 1926 dans des conditions très modestes. Il a été élevé par une mère monoparentale, ouvrière du vêtement, aux abords du Faubourg à m’lasse et dans le Quartier latin. Il a connu le Montréal de la grande dépression et il a pris ses premiers engagements nationalistes pendant la crise de la conscription.

Accédant aux études universitaires à force de courage et de persévérance, son horizon intellectuel s’élargit. Découvrant et adhérant aux idées progressistes, c’est tout naturellement qu’il choisit le syndicalisme pour y développer et approfondir son engagement social et politique.

Il y fait son entrée dans l’Union des ouvriers de la sacoche, comme recruteur bénévole. Dès qu’il en a la chance, il fait le saut et devient permanent au Congrès canadien du travail (CCT), qui regroupe les unions industrielles du Congress of Industrial Organizations (CIO).

Dans les années cinquante, Fernand Daoust n’est pas d’accord avec certains syndicalistes de gauche, qui qualifient de rétrogrades les aspirations nationales québécoises. Il pratique naturellement un nationalisme progressiste, précurseur de celui que va épouser une proportion grandissante de la population québécoise dans les années soixante et soixante-dix.

Sous le règne de Duplessis, il se convainc de la nécessité de l’action politique et il est de ceux qui réclament la création d’un parti ouvrier québécois, indépendant de la Commonwealth Cooperative Federation (CCF), trop centralisatrice et insensible aux revendications d’autonomie québécoise. Le parti ouvrier ne voit pas le jour, mais les militantes et les militants croient leur rêve sur le point de se réaliser lorsqu’est fondé le NPD. Ils espèrent pouvoir mettre sur pied une aile québécoise de ce parti qui prenne en compte les aspirations distinctes du Québec.

Militant du NPD, il est candidat dans le comté de Maisonneuve-Rosemont, lors d’élections fédérales de 1962 et 1963. Pendant ce temps, le débat tourne court au sein de l’aile québécoise du parti et les autonomistes (parmi lesquels on trouve Émile Boudreau, Michel Chartrand, Pierre Vadeboncoeur, Jean-Marie Bédard et bien d’autres artisans du mouvement syndical québécois) créent un parti indépendant du NPD, le Parti socialiste du Québec (PSQ). Fernand préside le congrès de fondation. Chartrand lui succède à la présidence.

Avec Louis Laberge, il va former un tandem imprévisible, mais solide puisqu’il durera près d’un quart de siècle. Pendant cette période, le parcours des deux hommes s’est confondu avec celui de la FTQ. Ils sont tous deux les principaux bâtisseurs de cette grande organisation.

L’arrivée de Fernand à la centrale correspond à l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire syndicale du Québec : Crise d’octobre et mobilisations contre les mesures de guerre, conflit à La Presse, front commun du secteur public, emprisonnement des chefs syndicaux, débrayages généraux, conflit à la United Aircraft. Ces années troubles que Fernand Daoust traverse à la barre de la FTQ aux côtés de Louis Laberge, en plus de façonner la centrale en devenir, font de ces deux leaders, issus de deux familles syndicales rivales, des alliés indéfectibles, qui affrontent ensemble toutes les tempêtes.

Le tour de force des deux leaders aura été de rassembler les organisations disparates affiliées à la FTQ et de faire avec elles, à partir d’une fédération provinciale plutôt symbolique, la centrale syndicale la plus représentative et la plus influente du Québec. C’est aussi sous leur direction que la FTQ a accouché de cet instrument d’intervention économique unique qu’est le Fonds de solidarité des travailleurs.

La construction d’une centrale syndicale est bien sûr une œuvre collective. On peut cependant attribuer à Fernand Daoust des réalisations spécifiques, qui ont marqué durablement la FTQ. On doit au lent, patient et courageux travail du secrétaire général la construction de services diversifiés et efficaces. Compte tenu des faibles moyens dont disposait la centrale, cela constituait un véritable tour de force.

Dès le début de sa carrière syndicale, il était l’un des plus ardents défenseurs du français, langue de travail. Son influence fut déterminante pour faire de cette question l’une des revendications prioritaires de la FTQ. L’action de Fernand Daoust n’est pas étrangère à l’insertion de cette dimension dans la Charte de la langue française. Il a aussi eu une influence certaine sur l’évolution de la FTQ qui adhérera au mouvement souverainiste.

Enfin, il a aussi été l’inspirateur et le principal promoteur du statut particulier de la FTQ au sein du Congrès du travail du Canada. Il a mené avec le CTC des négociations au terme desquelles la FTQ a acquis une autonomie politique qualifiée de souveraineté-association au sein du mouvement syndical canadien.

L’une des caractéristiques du parcours de Fernand Daoust est la constance de son orientation idéologique et de ses engagements. Sa grande motivation, fut l’accession des travailleurs et des travailleuses à la dignité et à la fierté. Il contribua à faire de ce mouvement un acteur majeur de notre société.