La tentative d’écrire pour vrai du vrai théâtre

Le portulan de l’histoire

En 1887, la carrière au Québec de Louis-Honoré Fréchette est dans une impasse. Il en a soupé d’être constamment la cible d’élection d’une nuée de « saints hommes », brandissant l’anathème et le goupillon.

De plus, il s’est brouillé avec deux autres Honoré d’importance. Honoré Beaugrand, le propriétaire du journal La Patrie, duquel Fréchette a démissionné comme rédacteur en chef, et le nouveau premier ministre du Québec, Honoré Mercier, qui lui a refusé le poste diplomatique qu’il briguait. Bref, l’Honoré contrarié est d’humeur à tenter sa chance ailleurs.

Une mission officielle tombe à point nommé. La ville de Rouen invite le poète « qui a chanté le Mississipi » à participer aux célébrations du deuxième centenaire de la mort de Cavelier de La Salle. C’est le moment ou jamais de faire le grand saut. Fréchette quitte le Québec pour la France avec la ferme intention de s’y établir à demeure avec sa famille.

Suite aux fêtes du bicentenaire, il amorce sa montée vers Paris par un long séjour sur la Loire, dans une villa cossue, où, à titre d’auteur en résidence, il met la dernière main à sa Légende d’un peuple. Son hôtesse, charmée non seulement par l’écrivain, mais par l’artiste qui a sculpté son visage dans l’albâtre, écrira : « Pendant trois mois, il m’a fait vivre de poésie ». Poète également, madame Riom tient salon à Nantes. Elle se fait un devoir de partager sa découverte canadienne avec toute la société littéraire et artistique nantaise.

Fréchette donne quelques conférences sur le Canada et, une fois à Paris, fréquente les poètes parnassiens : Leconte de Lisle, Théodore de Banville et François Coppée. Il renoue des liens d’amitié avec Xavier Marmier, qui datent de sa première visite parisienne, et en crée de nouveaux avec Émile Augier, un dramaturge à succès, et avec le critique théâtral Jules Claretie, romancier, auteur dramatique, administrateur général de la Comédie française et grand chroniqueur de la vie parisienne.

La Légende d’un peuple sort en librairie à Paris, à la fin de l’année, avec une préface élogieuse de Jules Claretie. Le coup d’envoi de la carrière française de Fréchette est donné. Le protégé canadien de l’influent critique n’a plus qu’à se tailler une place dans le monde des lettres.

Le poète s’y applique diligemment, mais il est brusquement saisi d’un malaise assez débilitant pour l’obliger à rentrer au pays. Il a été terrassé par cet état de sombre dépression que Churchill appelait « son grand chien noir ». Définies aujourd’hui comme troubles bipolaires, ces crises récurrentes de mélancolie ont accompagné Fréchette toute sa vie.

Aurait-il confié à Claretie son intention d’écrire une pièce pour Sarah Bernhardt ? Le chroniqueur l’aurait sûrement prévenu qu’elle était éprouvante pour un auteur. Augier avait écrit L’Aventurière pour elle. Pendant les répétitions, madame Sarah ne sentait pas son rôle. Augier lui en fait poliment la remarque. Sa réponse est assassine. « Je sais que je suis mauvaise, mais sûrement pas aussi mauvaise que vos vers ! » Elle n’avait pas tout à fait tort. Ce fut le pire four de sa carrière.

Fréchette aurait écouté Claretie, mais ne l’aurait pas entendu. Il rêve à cette pièce depuis sa rencontre avec la Divine à sa première visite à Montréal. Quand il se flatte d’écrire pour elle, il faut comprendre écrire pour un public français.

Le projet ne verra le jour qu’une vingtaine d’années plus tard, sous la forme d’un mélodrame romantique en cinq actes. Le titre de l’œuvre, Véronica, sera un prénom féminin comme Fédora, le plus grand succès de l’actrice. La pièce a d’abord été lue en public au Monument national, en 1898, lors de la première séance publique de l’École de Montréal. Elle ne sera produite sur une scène montréalaise qu’en 1903.

L’intention avouée de l’auteur est de prouver qu’il est capable d’écrire du vrai théâtre, avec des personnages, une histoire et de vrais décors à l’avenant. Pour s’en assurer, il a sollicité l’aide en douce d’un collaborateur français, Maurice de Pradel, qui a écrit la version en prose de son texte en vers.

L’action de la pièce se passe en Italie en 1633. Véronica, duchesse de Fiesole, se doute que son mari la délaisse pour une maîtresse plus jeune, Stella Sforzi, la sœur du duc de Florence.

Au troisième acte, lorsque Véronica surprend subrepticement les deux amants en flagrant délit, elle capote. Folle de rage impuissante et de jalousie pour sa rivale, elle s’écrie devant son fidèle serviteur, un Maure nommé Yesouf : « Je veux sa tête ! » Elle n’ajoute pas « sur un plateau », mais pour un Maure, c’est implicite.

On s’attarde un long moment dans un complot, sans rapport évident avec l’action, pour libérer Galilée des griffes de l’Inquisition. Yesouf refait heureusement surface au quatrième acte pour renouer le fil de l’intrigue : il apporte un trophée, la tête coupée de Stella. D’abord prise au dépourvu, Véronica croit sincèrement, pendant un moment, que les actes de Yesouf ont dépassé non seulement ses paroles, mais la pensée de sa pensée.

Quand le Maure lui remet le médaillon que la Sforzi portait au cou avant de perdre son moule à perruques, la duchesse disjoncte à nouveau et repique une coche de rage posthume. Ça se comprend ! C’était le cadeau de noces de son mari. Elle commande froidement à Yesouf d’aller remettre dare-dare le médaillon et la tête de sa rivale dans leur écrin naturel : le coffre à bijoux du duc.

À partir de ce moment-là, le diable est aux vaches. L’hécatombe est inévitable. Fou de chagrin, le duc n’a plus qu’à poignarder l’infâme Véronica, pour son crime, et être immédiatement embroché, pour sa propre tromperie, par l’épée du duc de Florence, fou de douleur, pour la perte de sa sœur.

Pour éviter qu’il ne reste plus que des domestiques sur scène, la solution dramatique éprouvée pour mettre fin à la pièce au plus sacrant est qu’un personnage de deuxième plan se sacrifie pour les besoins de la cause.

Yesouf est tout désigné pour assumer la responsabilité de l’imbroglio. C’est un Maure ! Il est capable du pire. Il sera donc crédible s’il déclare sans ciller avoir été le seul à avoir pris l’initiative et la décision d’exécuter son projet sanguinaire.

Cette confession, arrangée avec le gars des cintres, transforme dès lors le meurtre de Stella en un funeste malentendu et ménage une sortie de scène honorable aux premiers rôles. Rideau ! Morale ! Si la vie ne tient souvent qu’à un fil, la mort ne tient parfois qu’à un mot mal compris ! C’est la recette à la sauce mélo du tragique.

Fréchette avait néanmoins réussi à neutraliser la critique en mettant dans sa Véronica tout ce qu’elle réclamait des auteurs afin que le public d’ici se hisse au niveau de Paris. Ce n’était pas tous les jours qu’on se mouchait sur une scène avec des vers du cru. Ses habituels détracteurs ont donc applaudi le noble effort du bout des doigts, en affichant un sourire contraint.

L’auteur dramatique n’en était pas pour autant à ses premières armes. En 1880, son Papineau et Le retour de l’exilé ont été présentés à Montréal et à Québec. C’était souvent le cas pour les tournées étrangères. Mais deux pièces du même auteur canadien, jouées en alternance dans les deux villes, étaient une première à tout point de vue.

La présentation de Papineau a reçu l’aval politique enthousiaste des libéraux radicaux, sous la plume de L.O. David, et suscité l’inverse auprès de la droite ultramontaine, sous le stylet caustique de Jules-Paul Tardivel. La seule réincarnation du Grand agitateur sur une scène de théâtre, soutient-il, est déjà condamnable et les propos républicains que son thuriféraire lui permet à nouveau d’exprimer en public le sont doublement.

Le rôle du grand Tribun dans le drame est plutôt accessoire. Il se résume à des discours qui ponctuent une suite assez lâche de péripéties qui obéissent plus à la logique théâtrale des retournements de situation qu’aux enjeux politiques des Troubles de 1837.

Un Anglais, un Canayen et, entre les deux, une femme. Avec l’amour et l’amitié, on nage dans le romanesque. James Hasting est un aristocrate anglais. Il est amoureux de Rose Laurier, la sœur de son ancien compagnon de collège et meilleur ami, George Laurier, maintenant un patriote enflammé. Un clin d’œil sans doute au temps où Wilfrid Laurier militait avec les Rouges contre la Confédération !

Hasting a rallié les rangs de l’armée anglaise. Il est capturé par les Patriotes. L’intervention de Rose lui sauve la vie. Son obligé, il lui rendra la pareille. Au dernier acte, Rose et George, en fuite vers les États-Unis, sont capturés par les troupes anglaises. La magnanimité de Hasting s’étend jusqu’à inclure son futur beau-frère dans la libération de sa promise. La pièce prend fin sur un dénouement politiquement incohérent : le mariage de James et de la future Rose Hasting.

Paul Wyczynski, pionnier des recherches sur la littérature canadienne-française, n’a pas tort d’affirmer que le texte de Papineau est un « exposé dialogué » plutôt qu’une pièce de théâtre. Sauf que Fréchette n’a pas écrit pour être lu au prochain siècle. Il a écrit pour être joué dans l’ici et le maintenant de son temps.

Chaque époque voit les pièces de théâtre avec ses propres yeux. Au début des années 1880, le « malaise » fédéral s’accentuait et un courant nationaliste de fond se dessinait. Il mènera en 1885, après le choc traumatique de la pendaison de Louis Riel, à la création du parti national d’Honoré Mercier. Formé de libéraux et de « castors » qui sont des conservateurs ultramontains dissidents, le nouveau gouvernement prendra le pouvoir en 1886 et s’appliquera fermement à défendre l’autonomie et les intérêts du Québec.

Louis Fréchette possédait deux des qualités de première nécessité pour un auteur de théâtre, peu importe son niveau de maîtrise de la pratique théâtrale : capter l’émotion dramatique du moment et retenir l’attention du public en lui tendant un miroir culturel où il peut se reconnaître ou s’imaginer.

Le succès qu’a connu Papineau en 1880 peut en témoigner. Mais lors de sa reprise en 1903, c’est un four. Les spectateurs n’avaient plus les mêmes yeux ni les mêmes oreilles. La pièce n’avait pas survécu au moment.

Symptomatiquement, le seul personnage qui se détachait encore du fond de scène était celui de Desrousselles – comme Cadet – un patriote qui s’exprime avec la gouaille du cru.

La verdeur de sa langue populaire annonce le triomphe éclatant de la revue Ohé ! Ohé ! Françoise qui l’imposera sur les scènes montréalaises en 1909 et donnera ses lettres de noblesse au genre tout entier. Un tournant capital dans l’histoire du théâtre québécois, comme l’a établi la recherche de l’historien Jean-Marc Larrue. C’est une première ! Les intellectuels, les « gens de bon goût », l’élite sociale, économique et politique de la ville se sont rendus massivement à un spectacle populaire « pour y frayer, dans la bonne humeur, avec son public petit-bourgeois ».

L’ampleur du succès est à la mesure de la production : un spectacle en trois actes et neuf tableaux, soixante-quinze interprètes et une centaine de personnages. Après 36 représentations consécutives, le cap des 40 000 spectateurs est dépassé. L’année suivante, l’œuvre est reprise et dans son sillage, on assistera à la création de 22 revues en trois saisons et demie, de 1909 à 1914.

Le deuxième acte de Ohé ! Ohé ! Françoise se transforme en un bain de culture populaire canayenne : un carrousel délirant de pageants qui s’enchaînent à des combats de lutte, un cortège des ancêtres, une parade du 65e Régiment, fanfare en tête, un défilé de « p’tits chars » et, pour le bouquet : un pied-de-nez satirique au théâtre pompier et grandiloquent, dont une parodie de la fameuse « grande » pièce de Louis Fréchette. Un sketche désopilant qui portait le titre de Véronica ou le Wawaron amoureux.