Maison Rose et carré rouge

« Money, money ! », quémandaient des enfants en guénilles sur le bord des routes de la Gaspésie, lors du premier voyage que j’y ai effectué, en 1958. J’avais alors 11 ans. Il m’en est resté une image indélébile. J’ai retrouvé pareille scène, une dizaine d’années plus tard, dans le Nordeste brésilien, considéré alors comme la région la plus pauvre des Amériques.

Quand les frères Paul et Jacques Rose et Francis Simard s’amènent à Percé en 1969, pour ouvrir la Maison du pêcheur, la Gaspésie avait toujours des allures de tiers-monde. « C’était gris, noir, sale, avec, partout, des maisons en bardeaux de cèdre noircis par les intempéries et le temps », se rappelle Alain Chartrand qui, comme nombre de jeunes de l’époque, a effectué son « tour de la Gaspésie sur le pouce ». « C’est pour cela que j’ai choisi de tourner la Maison du pêcheur en noir et blanc. Aujourd’hui, les maisons sont coquettes, de toutes sortes de couleurs. Il aurait été impossible de rendre le climat de l’époque en tournant en couleurs », précise-t-il dans l’entrevue qu’il nous accorde le lendemain de la présentation de son film au Festival des films du Monde.

Avec Carré rouge sur fond noir, de Santiago Bertolino et Hugo Samson et La langue à terre de Jean-Pierre Roy et Michel Breton (voir notre article en page 10), le film d’Alain Chartrand fait partie du solide trio de films politiques de la rentrée. Trois films qui, comme par hasard, se sont fait écorcher par la critique! Documentaire « tendancieux, voire manichéen » dans le cas de Carré rouge, « brûlot anglophobe » dans celui de La langue à terre, décrète Marc Cassivi, le critique de cinéma de La Presse. Dans le cas de ce dernier film, Odile Tremblay du Devoir est du même avis : « excès de partialité » d’un film qui « brasse de vieux contentieux ». (Après cela, elle reprochera aux Québécois de ne pas avoir de mémoire historique !)

Les deux critiques nient avec vigueur l’existence d’une quelconque guerre linguistique à Montréal ! Dans quel Montréal vivent-ils ! Chaque affiche en langue anglaise est une agression pour un francophone, chaque escarmouche pour se faire servir en français est le témoignage vivant de ce que tous les sociolinguistes qualifient de « bataille de la langue », à chaque fois que deux langues se disputent le même territoire. Avec une telle incompréhension de la question linguistique, qui constitue l’essence de la question nationale québécoise, il n’est pas étonnant qu’ils soient passés à côté du film d’Alain Chartrand.

En mettant en scène les frères Rose et Francis Simard dans le contexte de la Gaspésie de l’époque, Chartrand ne pouvait que faire un film à saveur populaire. Sinon, il aurait trahi son sujet. Mais Cassivi lui reproche de « naviguer entre deux registres, le drame et la comédie (aux accents parfois burlesques). » Il lui tient rigueur d’avoir mis en scène de « véritables crétins de province ». Selon lui, « le contexte historique et le sujet grave abordé par Chartrand commandaient beaucoup plus de retenue » et il enchaîne, en donnant l’exemple des films Octobre de Pierre Falardeau et Les Ordres de Michel Brault, qu’« un registre plus dramatique aurait davantage convenu à l’ensemble de l’œuvre ».

Le registre d’Octobre et des Ordres ne pouvait être que dramatique. Le sujet l’imposait. La séquestration d’un ministre dans le premier cas et l’occupation armée du Québec dans le second. Mais l’affrontement entre de jeunes Montréalais et de « véritables crétins de province » ne pouvait, pour certaines scènes du film, que prendre des allures de comédie « aux accents parfois grotesques », parce que c’étaient de véritables crétins !

Certains d’entre eux, me raconte Alain Chartrand, sont venus sur les lieux du tournage et considéraient toujours comme un haut fait d’armes d’avoir expulsé les locataires de la Maison du pêcheur avec les boyaux d’arrosage du camion de pompiers !

Avec La Maison du pêcheur, Alain Chartrand comble une lacune importante sur la genèse politique de la Crise d’Octobre. Les frères Rose ont critiqué le film Octobre parce qu’il ne présentait pas, selon eux, les motivations politiques des felquistes.

Dans le film Les Ordres, des individus sont appréhendés sans que le spectateur connaisse le motif de leur arrestation. L’impression qui s’en dégage est d’une rafle d’innocents plutôt que de militants politiques. Le climat est plus kafkaïen que politique.

Le film de Chartrand met en scène l’éveil politique des fils des Nègres blancs d’Amérique. C’est d’ailleurs ce livre de Pierre Vallières que Paul Rose met entre les mains de Bernard Lortie pour faire son éducation politique. Si une partie de la jeunesse donnait un sens politique à sa révolte, une autre section était plus influencée par la contre-culture, le « flower power », qui nous venait du sud de la frontière. Le film illustre bien la cohabitation entre les partisans de l’action collective et les « tripeux », centrés sur leur nombril.

Bien qu’Alain Chartrand ait dédié ce film à son père Michel, le film est un hommage à Paul Rose – que personnifie admirablement bien le comédien Vincent-Guillaume Otis – et à tous ces animateurs sociaux des années 1960 qui sont passés des bancs d’université au travail d’animation auprès des travailleurs, des chômeurs et des assistés sociaux dans les quartiers pauvres de Montréal et dans les différentes régions du Québec.

Première génération de fils et de filles de familles ouvrières à avoir eu accès à l’éducation supérieure, ils considéraient qu’il était de leur devoir de mettre leurs connaissances au service de leur classe d’origine. À cet égard, la scène de l’occupation du poste radio, où Paul Rose cède, sans l’avoir prévenu, le micro au pêcheur Bernard Lortie est une pièce d’anthologie.

Alain Chartrand considère, avec raison, qu’il apporte, avec ce film, une contribution à la compréhension des événements d’Octobre. « Mais, souligne-t-il, il reste beaucoup de zones d’ombre. C’est à noter que ce film n’est que le troisième film de fiction sur ces événements, avec Octobre et Les Ordres. Et, entre chacun d’eux, il s’est écoulé vingt ans ! »

Quand on entend Alain raconter les difficultés rencontrées pour réaliser et produire ce film, dont l’idée a germé d’une rencontre à Rimouski, il y a plus de dix ans, entre Paul Rose et Jacques Bérubé, on devine que plusieurs ne veulent pas voir le dossier se rouvrir. « Comme dans le cas de l’assassinat de Kennedy aux États-Unis, dont on s’est empressé d’attribuer la responsabilité à un Lee Harvey Oswald agissant seul », soutient-il.

Alain Chartrand ne manque pas d’établir un parallèle entre la jeunesse des années 1960 et la jeunesse du printemps érable. « À cette époque, il y avait le règlement anti-manifestation de Drapeau à Montréal. À Percé, on a refusé un permis d’exploitation à la Maison du pêcheur, les élus municipaux ont voté en 24 heures un règlement pour les expulser. »

Reste à savoir maintenant si les jeunes politisés par le printemps érable vont suivre une démarche similaire à celle de ceux des années 1960. Est-ce qu’ils vont chercher à se lier aux classes laborieuses et populaires du Québec d’aujourd’hui, dont la participation est essentielle pour réaliser la révolution populaire qu’ils appelaient de tous leurs vœux au printemps 2012 ?

Bien entendu, le Québec a beaucoup changé depuis 1960. Les enfants de la Gaspésie ne tendent plus la main aux touristes en criant « Money, Money ». Mais derrière la façade de prospérité, qui ressemble à plusieurs égards à un village Potemkine, il y a un autre Québec. Alain Chartrand me raconte que, pour filmer de vieilles maisons en bardots de cèdre noirs, il n’a eu qu’à se rendre dans les rangs de l’arrière-pays de Percé. Pendant qu’il filmait une de ces maisons, un homme est sorti avec un fusil. Alain a jugé bon de ne pas conserver ces images pour le film. On imagine comment Marc Cassivi les aurait qualifiées !

La Maison du pêcheur. Réalisation : Alain Chartrand, co-scénaristes : Alain Chartrand, Jacques Bérubé et Mario Bolduc