Michel Chartrand, homme de parole et d’action

Il restera le symbole d’un peuple qui n’a jamais accepté de se fermer la gueule

J’ai rencontré Michel Chartrand pour la première fois en septembre 1967 alors qu’il était typographe et propriétaire de son imprimerie, les Presses Sociales à Longueuil. Puis nos chemins se sont définitivement croisés en 1968 alors que Michel fait un retour au syndicalisme après une absence de 10 ans.

En décembre 1968, il est élu président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal, qui regroupe les 65 000 syndiqués de la CSN de la grande région de Montréal. Il me demande de l’accompagner, en tant que secrétaire général. Et pendant 42 ans nous ferons équipe dans la plus grande solidarité, jusqu’à ce que Michel nous quitte en avril 2010.

Michel Chartrand incarnait parfaitement l’expression de Marshall McLuhan : Le message c’est le médium. Dans son cas, le « médium » prend plus d’importance que le message proprement dit, c’est-à-dire que son personnage transporte avec lui et dépasse parfois son message.

Un ami me résumait un jour cette vérité : « Reviens chez vous après un rassemblement où Michel Chartrand prenait la parole et tu ne pourras pas nécessairement te rappeler de ce qu’il a dit, mais tu te souviendras des frissons qui auront traversé la salle et de l’émotion sur le visage des auditeurs. C’est le fait qu’il parle qui importe vraiment. Au Québec, m’a-t-il dit, quelqu’un qui parle, c’est quelqu’un qui est bien vivant, qui se tient debout. Et c’est ce que nous aimons ».

L’analyse de cet ami était très juste et j’ai été à même de le constater en rédigeant les livres que j’ai consacrés à Michel Chartrand.

Ma difficulté première a été de faire passer le message de Michel par des écrits, alors que la population était plutôt habituée à l’entendre. Pour le lecteur, lire sur Michel Chartrand demande de faire preuve d’imagination ; il faut savoir se faire son propre cinéma et voir l’homme en action.

Imaginez-le ! Mieux, regardez-le ! Nous sommes en avril 1969, à l’ouverture du Congrès du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal de la CSN. Sur l’estrade autour d’une grande table, sont assis une douzaine d’invités que Michel Chartrand a présentés un à un aux délégués.

Parmi ceux-ci, le président de la Centrale syndicale, Marcel Pepin, impassible comme toujours. Michel Chartrand est au centre, chemise rouge vif, manches relevées, droit comme un chêne, les épaules carrées, debout devant la table d’honneur recouverte de la nappe rouge qui deviendra une tradition à l’occasion des assemblées du Conseil central de Montréal.

Il est là dans toute sa splendeur, en possession de tous ses moyens. Les cheveux juste assez longs mais bien coiffés, la moustache en bataille et des mains potelées et grosses comme des battoirs, qui illustrent ses propos.

Pendant son discours, il s’adresse aux délégués comme s’il parlait à chacun d’eux en particulier. Il parle, il gesticule, il a des silences… À travers ses propos, on reconnaît ici et là les teintes de son humour caustique et, après avoir entretenu les délégués pendant plus d’une heure sur tous les problèmes du jour, il laisse tomber, dans un geste calculé, tel un magicien, une phrase incendiaire (et désormais célèbre) : « On va se battre avec tous les contestataires, avec tous les protestataires et avec tous les révolutionnaires ».

D’un seul bloc, tous les délégués se lèvent pour l’applaudir à tout rompre. Même le président de la CSN, généralement réservé, applaudit… C’est ça, Michel Chartrand !

C’est en pensant à ces instants-là, me rappelant chacun de ses mots, que je peux vous livrer ce portrait de l’homme d’action en action.

Il est et restera le symbole d’un peuple qui n’a jamais accepté de se fermer la gueule, il incarne la conscience du mouvement ouvrier, le visionnaire du syndicalisme, un homme qui n’a jamais trahi la classe ouvrière, qui n’a jamais abdiqué, qui ne s’est jamais retiré, quoi qu’il advienne, et qui a payé chèrement sa liberté par des séjours plus ou moins longs en prison.

Il était un amoureux de la vie, un jouisseur qui savait partager temps et biens et un bâtisseur qui a forgé un Conseil Central carrefour d’énergie brute, un contestataire qui a remis toutes les institutions en question et un visionnaire qui a toujours cru en la jeunesse montante. Il aurait assurément accompagné, dans la rue, les étudiants lors du printemps érable.

Les petites gens, le monde ordinaire ont toujours eu une admiration secrète pour Michel Chartrand. Je dis « secrète » car ils n’osaient pas toujours clamer cette admiration de peur d’endosser ses excès verbaux et son langage sans détour.

Il demeure que, quelque soient notre origine et notre occupation, pour la plupart d’entre nous Michel était un homme à part entière de la famille québécoise; il a été et demeure toujours un des nôtres. Malgré ses maladresses, ses esclandres, ses cris, ses tapages, ses frasques…tout lui a été pardonné.

Toutefois, ce que les gens ignoraient profondément, c’était son raffinement. Il connaissait et aimait la grande musique, les grands vins, les grands artistes de la littérature comme de la peinture, et il aimait aussi la bonne chère !

En novembre 2001, quand Michel reçoit, de la Société nationale des Québécois, Richelieu/Saint-Laurent, le titre de Patriote de l’année, l’essayiste Pierre Vadeboncœur écrit de lui :

« Il est violent dans ses paroles mais pacifique dans ses actes. Il a toujours été pour la révolution un peu partout, mais il est absolument et partout contre la guerre. »

Et ajoutant du même souffle que son ami n’a jamais conseillé à quiconque de commettre un acte de violence, l’essayiste écrit: « Ce n’est pas par timidité, car il est courageux. Au risque de lui faire médiocrement plaisir, je dirai que c’est par sensibilité. Il a, tout au fond de lui, la sensibilité d’un doux, dans un tempérament agressif. Au bout du compte, la seule violence qu’il se soit permise, c’est une violence de pam­phlétaire comme Léon Bloy. Mais alors, avec une force créatrice pratiquement sans limites. Michel Chartrand est prisonnier de son personnage.

« Il doit constamment être à la hauteur de la façon dont on le perçoit. Dans sa quête de justice, il rappelle continuellement qu’il ne faut pas baisser la tête et qu’à l’occasion il faut oser se montrer irrespectueux si cela s’avère nécessaire ».

« Avec Michel Chartrand, personne n’y échappe, adversaires, amis, proches, parents, tous sont traités de façon égale. Les bons coups sont félicités, les moins bons se font rabrouer sans ménagement. Il n’en demeure pas moins que Michel Chartrand est un homme essentiel pour le Québec. Il possède une énergie qui déteint sur les siens. C’est une véritable force de la nature, à tous points de vue. »

J’ai accompagné Michel Chartrand pendant plusieurs décennies. J’étais là quand il s’est fait accuser de sédition, alors qu’il contestait, comme la majorité de la population québécoise, le fameux « bill 63 » sur la langue, qui aurait voulu laisser aux parents le choix de la langue d’enseignement.

Je le secondais quand il a fait adopter par la CSN le principe de l’unilinguisme français au Québec et quand il a fait adopter par la CSN l’appui à l’indépendance du Québec ou quand il s’est fait expulser du Conseil confédéral de la CSN.

J’allais le visiter régulièrement lorsqu’il a été détenu pendant quatre mois à la prison de la rue Parthenais à Montréal, en vertu de la Loi des mesures de Pierre Elliot-Trudeau.

J’étais là quand il a été le premier à sensibiliser les Québécois à la cause du peuple palestinien. J’étais à ses côtés quand il a affronté le puissant Mouvement Desjardins qui voulait dicter ses volontés à la Caisse populaire, dite de la CSN, et quand il a forcé le mouvement syndical à s’occuper de ses membres accidentés du travail en mettant sur pied la Fondation pour aider les travailleurs accidentés (FATA).

Michel Chartrand a été et demeure pour nous le véritable symbole de la résistance et de l’indignation.

Il aurait fallu l’assassiner pour le faire taire. C’était un résistant, un haut-parleur. C’était la voix des autres. Il nous manque à tous.

Salut Michel, salut mon frère !

Fernand Foisy a écrit quatre ouvrages sur Michel Chartrand : Michel Chartrand – Les dires d’un homme de parole (Citations), Michel Chartrand – Les voies d’un homme de parole (biographie 1916-1967), Michel Chartrand – La colère du Juste (biographie 1968-2003), Sacré Chartrand – Citations

Fernand Foisy a aussi écrit en collaboration avec Carey Chan, illustratrice), une bande dessinée sur l’Histoire du Québec : Le Québec, la vraie histoire ! d’un p’tit peuple ben accommodant… Tome 1 – Le Québec : du Big Bang à 1920. http://lequebeclavraiehistoire.com