Coup d’État électoral et fraude massive au Honduras

Les États-Unis et la droite régionale ne pouvaient perdre cette élection

Même si tous les sondages montraient que les Honduriens favorisaient le parti LIBRE (Liberté et refondation), sa candidate, Xiomara Castro, épouse de Mel Zelaya, a officiellement perdu l’élection présidentielle du 24 novembre par huit points (36,8 % contre 28,8 %) aux mains du Parti National de Juan Hernández.

Ce soir-là, après une fraude massive et dès l’annonce de résultats partiels déjà qualifiés de tendances irréversibles par le Tribunal suprême électoral (TSE), le candidat du Parti National (continuité du coup d’État), Juan Orlando Hernández, commençait à échafauder sa victoire devant les médias, annonçant avoir reçu les félicitations des présidents Santos (Colombie), Martinelli (Panama) et Pérez Molina (Guatemala).

Auparavant, il avait été grandement aidé par l’ambassadrice états-unienne Lisa Kubiske qui, avec seulement 20 % du vote comptabilisé, s’était dépêchée de reconnaître sa victoire.

Alors que les accusations de fraude fusaient de partout et que le président du TSE, David Matamoros, membre actif du Parti national, prévenait la population que les policiers et militaires attendaient les manifestants, les époux Zelaya privilégiaient la contestation légale de l’élection plutôt que celle de la rue.

Pourtant, nous dit Rafael Alegría, dirigeant de Via Campesina Honduras, cette fraude institutionnelle était plus qu’annoncée. Les putschistes ont eu au moins trois ans pour s’emparer des institutions du pays, comme l’a montré le remplacement, en décembre 2012, de tous les juges (sauf un) de la Cour suprême de justice parce que celle-ci avait déclaré inconstitutionnel le projet néolibéral de « villes modèles » du gouvernement Lobo.

La même année, poursuit Alegría, lors des primaires internes du Parti National, le TSE, à l’origine de la campagne qui a mené au coup d’État de 2009 contre Mel Zelaya, testait avec succès ses techniques frauduleuses en faveur d’Hernández contre son adversaire, Ricardo álvarez.

À seulement deux mois des élections, le Congrès approuvait la Loi de la police militaire et de l’ordre public, créant une nouvelle unité militaire spécialisée dans les combats de rue. Cette loi était parrainée par le même Hernández qualifié aujourd’hui de président élu du pays.

En plus de l’achat de votes au moyen d’une carte (la cachuerca) offrant des rabais dans certains commerces et services, la campagne électorale a été ponctuée d’assassinats de journalistes et de militants, et ce jusqu’à deux heures avant la fermeture des bureaux de scrutin, où un militant de LIBRE, José Antonio Ardón, était abattu à bout ­portant.

À quelques semaines du vote, pendant que des fonctionnaires du gouvernement hondurien déclaraient que le TSE allait comparer ses résultats avec ceux de l’ambassade états-unienne avant de les rendre officiels, cette dernière finançait un cours suivi par 600 000 Honduriens sur le thème « comment exercer son suffrage ».

Et, comme si ce n’était pas assez, nous apprend l’ingénieur agraire paraguayen Del Rosario Ignacio Denis, l’ambassadrice Kubiske se réunissait avec les autorités du TSE le jour même de l’élection, pour supposément discuter de la sécurité des votants et d’anomalies possibles affectant le processus électoral !

À eux seuls, rappelle le sociologue argentin Atilio Borón, ces interventions non dissimulées de l’ambassade états-unienne et le climat militaire d’intimidation qui prévaut au Honduras, étaient largement suffisants pour exiger la suspension de l’élection.

Mais le meilleur était à venir. Selon des dizaines d’organisations ayant observé le déroulement des élections, on a retiré du système informatique officiel, le soir du vote, le contenu de 22% des boîtes de scrutin, toutes provenant de régions où LIBRE compte le plus grand nombre d’appuis.

Alléguant des irrégularités dans les codes à barres, de faux représentants de petits partis, qui avaient auparavant vendu leur droit de représentation à des amis du Parti National, auraient demandé un recomptage spécial pour ces boîtes de scrutin qui, au total, renfermaient plus de 400 000 votes. Le Parti National a gagné par environ 135 000 votes. Le contenu des urnes aurait alors été dévié vers un serveur inconnu pour y être manipulé.

Selon LIBRE, après un « recomptage » qui a duré plusieurs jours, Juan Hernandez détenait une avance de 263 277 votes sur Xiomara Castro dans ces 22 % de boîtes de scrutin alors que celle-ci gagne dans l’ensemble des 78 % restants !

Malgré cela, par calculs politiques et intérêts commerciaux, les missions d’observation de l’Organisation des États américains et de l’Union européenne ont validé le processus ­électoral.

Par exemple, Leo Gabriel, membre autrichien de la mission d’observation européenne, raconte que les discussions étaient animées sur le contenu du rapport. Mais les dirigeants de la mission ne voulaient rien savoir, dit-il, parce que la mauvaise image du Honduras ralentit l’adoption d’un traité de libre-échange entre l’Union européenne et l’Amérique centrale.

Le député hondurien et membre du Front national de résistance populaire (FNRP), Tomás Andino Mencia, dénonce l’attitude de LIBRE et des époux Zelaya qu’il accuse de collaborer avec le régime issu du coup d’État. Après une première année, dit-il, où la vaillante résistance du FNRP frappait de plein fouet l’économie de l’oligarchie, Mel Zelaya fondait le parti LIBRE et, assez rapidement, toute l’énergie de la résistance est passée de la rue vers les urnes dans la perspective d’un supposé triomphe électoral.

Au cours des trois années suivantes, pendant que la dictature détruisait le pays, le FNRP devenait le bras promotionnel du parti des Zelaya et les mobilisations autres que celles commémorant des anniversaires sont passées à l’histoire sous prétexte qu’il ne fallait pas trop mécontenter le régime si on voulait qu’il nous laisse participer aux élections.

Pendant la campagne, alors que tous les signes d’un fiasco électoral s’accumulaient, LIBRE réaffirmait sa confiance dans le TSE avec d’autant plus d’aveuglement que Xiomara Castro venait de recevoir le pseudoappui de l’Association nationale des industriels et de son président Adolfo Facussé : « On est avec Xiomara, disait pourtant celui-ci, tant qu’elle n’incite pas à la confrontation. »

Après la fraude électorale, LIBRE rabrouait les étudiants qui, les 26 et 27 novembre, ont défendu le vote en affrontant courageusement la répression de la nouvelle police militaire. Le parti n’a « demandé à personne de descendre dans la rue », disait alors Mel Zelaya.

Mais que faut-il de plus pour mobiliser la population, demande Mencia : le TSE ouvre des boîtes électorales et trafique des centaines de milliers de votes, pendant qu’il proclame au monde entier la victoire d’un imposteur sans que n’apparaisse le moindre opposant dans la rue !

Les États-Unis et la droite régionale, conclut Atilio Borón, ne pouvaient se permettre de perdre cette élection. Comme Israël au Moyen-Orient, le Honduras est la pièce maîtresse qui garantit l’équilibre géopolitique en Amérique centrale. Avec l’incertitude créée récemment en Colombie où les accords de paix avec les FARC divisent profondément la bourgeoisie, le Honduras, où se trouve la plus importante base militaire états-unienne de la région, devient intouchable.

Le plus inquiétant c’est que la victoire est passée comme dans du beurre. Même les pays de l’ALBA se sont tus.