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Québec, paradis fiscal des minières

On savait déjà que le Canada avait joué un rôle moteur dans l’édification des paradis fiscaux caraïbéens, notamment la Barbade. Dans cette seule île bucolique, banquiers, gens d’affaires et entrepreneurs canadiens ont « blanchi » pas moins de 60 milliards de dollars qui ont ainsi échappé au fisc, et ce, en 2012 seulement. Le fisc ferme les yeux, s’acharnant plutôt sur les petits fraudeurs taxés de « petits voyous » dans le jargon fédéral.

Selon l’essayiste Alain Deneault, Ottawa prétend combattre l’évasion fiscale de la main droite, tout en la tolérant de la main gauche. Exemple : il ne sévit pas contre les activités offshore des cinq plus grandes banques canadiennes qui disposent, dans les paradis fiscaux, de 89 filiales au bénéfice des « gros voyous » abonnés à la fraude.

Si le Québec attire tant les multinationales minières, dit-il, c’est parce qu’elles paient des impôts a minima. On y vient pour nos fabuleuses richesses naturelles, mais surtout à cause des échappatoires fiscales, de l’électricité à bas coût, des redevances parmi les plus faibles de la planète, soit l’équivalent d’un taux d’imposition de 8,5 % (le plus bas des provinces canadiennes).

Le laxisme du régime québécois permet aux minières de ramener leur profit à zéro, leur évitant ainsi d’avoir à acquitter des redevances. Entre 2002 et 2008, 14 compagnies n’ont versé aucun droit à l’État québécois, alors que la valeur brute de leur production annuelle s’élevait à 4,2 milliards de dollars. Deneault qualifie le Québec de « Minéralo-État », voire de paradis fiscal pour les minières qu’Investissement Québec gave de généreuses subventions, comme celle de 175 millions de dollars accordée au géant Rio Tinto. Pour l’essayiste, la formule consacrée sous Duplessis voulant que le minerai québécois soit bradé à une cenne la tonne reste vraie.

Paradis fiscaux : la filière canadienne, Alain Deneault, Écosociété, 2014

Le danseur argentin

Les fervents du tango seront comblés, les joueurs d’échecs aussi. Tout commence en 1928. Une musique langoureuse berce le transatlantique Cap Polonio. Cette nuit-là, une passion torride naît entre Max Costa, un danseur payé pour accommoder les passagères esseulées, et Mecha, l’épouse d’un compositeur célèbre. Elle est riche et sans morale, il est moitié gigolo, moitié escroc.

L’écrivain espagnol Arturo Pérez-Reverte (Tableau du peintre flamand) leur accordera seulement trois autres rendez-vous. D’abord, dans un cabaret malfamé de Buenos Aires, puis dans les palaces de Nice et, 30 ans après, dans la baie de Sorrente.

La belle Mecha, dont le mari a disparu pendant la guerre civile espagnole, y débarque pour assister au tournoi d’échecs opposant son fils au champion mondial russe. Max, qui ne sait rien refuser à sa maîtresse retrouvée, accepte de voler les carnets secrets du Russe… que protège le KGB..

Le tango de la Vielle Garde, Arturo Pérez Reverte, Seuil, 2013

Qui a livré Jean Moulin aux nazis ?

Le chef de la Résistance française Jean Moulin a été arrêté par la Gestapo le 21 juin 1943. Le journaliste Jacques Gelin est catégorique : même si la justice l’a acquitté à deux reprises, c’est René Hardy qui l’a dénoncé, ce jour-là, à Caluire, près de Lyon.

Pourquoi avoir trahi son camarade ? Cette question hante l’auteur depuis le procès de l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise, il y a 27 ans. Klaus Barbie avait alors déclaré que Moulin avait été livré aux Allemands par ses amis du mouvement Combat dont faisait partie Hardy.

Gelin a décortiqué les archives des deux procès de l’énigmatique résistant et a réinterrogé les témoins. Preuves à l’appui, il affirme que Hardy frayait avec les services secrets allemands dès 1942 et avance que, lors de sa rocambolesque évasion, il se serait lui-même infligé la blessure au bras qui a contribué à le disculper.

Quant à sa fiancée, Lydie Bastien, surnommée la « Mata Hari de Caluire », elle a été vue quittant les bureaux de la Gestapo. La conclusion de sa minutieuse enquête ? Gelin accrédite la thèse du complot orchestré par des résistants qui craignaient que les « Rouges » s’emparent du pouvoir à la faveur du débarquement des alliés. Considérant Moulin comme un cryptocommuniste, ils ne voulaient pas de lui à la tête de leur armée secrète.

L’Affaire Jean Moulin, Trahison ou complot ?, Jacques Gélin, Gallimard, 2013

David et son double

D’après le romancier et scénariste Pierre Billon, une personne sur 25 entend des voix dans sa tête. Fasciné par l’intelligence humaine, il a imaginé une histoire dans laquelle le fantastique, la science-fiction et la philosophie font bon ménage.

Dans ce monde peuplé de symbiotes, David, un garçon de 14 ans déluré et bourré d’humour, parle à son double. Tant pis si son entourage pense qu’il hallucine ! Un jour, en allant chez l’orthodontiste, il prend l’ascenseur en compagnie d’un type bizarre qui lui demande pardon avant de mettre le canon de son revolver dans sa bouche. David fait dévier la balle. Ce suicide raté déclenchera une série de bouleversements dans la vie de l’adolescent.

Les lecteurs qui ont aimé L’Ombre du vent de l’écrivain catalan Carlos Ruiz Zafón se laisseront envoûter par ce roman qui, sans être très récent, aborde un sujet intemporel.

Dans le secret des dieux, Pierre Billon, Flammarion, 2008

Le Coran revu et corrigé

Saviez-vous que le Prophète Mahomet, l’équivalent musulman du Jésus des Chrétiens dans l’Arabie du VIIe siècle, reconnaissait à la femme des droits juridiques et une dignité de croyante égale à celle de l’homme ?

Pourtant, à en croire certains exégètes conservateurs de l’islam (aujourd’hui, on dirait intégristes), le Coran accordait à la femme un statut social inférieur à celui de l’homme.

Dans un petit livre démystifiant, Mahmoud Hussein s’affaire à rétablir certains faits triturés à travers les siècles par les conformistes et les dogmatiques de l’islam, au détriment des réformateurs respectueux du message du prophète, mais trop souvent calomniés et victimes de violence. À lire pour faire la part entre ce que dit et ne dit pas le Coran.

Ce que le Coran ne dit pas, Mahmoud Hussein, Grasset, 2013

Rescapés de l’enfer

Il y a 100 ans, la « Grande Guerre » donnait lieu à une effroyable boucherie. Pierre Lemaitre nous convie à l’après 1914. Le médaillé du prix Goncourt met en scène deux rescapés atypiques : Albert, un paumé d’origine modeste revenu des tranchées en vomissant tripes et boyaux, et Édouard, un fils à papa doué qui, en tirant Albert du trou où il agonisait, a reçu un éclat d’obus qui lui a arraché la moitié du visage.

Lemaitre nous raconte l’escroquerie immorale – la vente de milliers de faux monuments aux morts – montée par l’imaginatif Édouard avec la connivence réticente d’Albert, trop reconnaissant à son sauveur pour lui résister. Édouard finira par se lancer sous les roues d’une voiture pour mettre fin à sa vie de mutilé repoussant.

De son côté, Albert échappera à la justice en s’embarquant à Marseille pour les colonies avec une valise bourrée de grosses coupures provenant de leur rapine. Mais sa Cécile ne l’a pas attendu pendant qu’il guerroyait sous les ordres du lieutenant Pradelle, celui-là même qui l’a poussé dans le trou d’obus pour se débarrasser du témoin de ses lâchetés.

Ce fantôme terrifiant ressurgira dans la vie tourmentée d’Albert, avant de subir à son tour la sanction des dieux vengeurs.

Au revoir là-haut, Pierre Lemaître, Albin Michel, 2013