Au-delà des bélugas, l’ombre de TransCanada s’étend

Les environnementalistes se portent, avec raison, à la défense des bélugas, une espèce menacée, dont la survie est compromise par les travaux de forage de la pétrolière TransCanada dans son aire de reproduction à Cacouna, dans le fleuve Saint-Laurent. Mais les enjeux de ce projet vont bien au-delà des bélugas.

Le 4 mars 2014, la compagnie TransCanada a déposé la première version de son projet Oléoduc Énergie Est à l’Office national de l’énergie. Le pipeline couvrirait 4 400 km à partir de Hardisty en Alberta jusqu’à Saint-Jean, au Nouveau Brunswick.

De ces 4 400 km, 3 000 km existent déjà sous forme de gazoduc, construit entre 1958 et 1973, qui serait converti pour acheminer du pétrole lourd. Le reste de l’oléoduc, c’est-à-dire 1 400 km, à partir de Cornwall en Ontario, serait une nouvelle construction.

TransCanada construirait également des stations de stockage de pétrole, des stations de pompage et deux terminaux maritimes à Saint-Jean et à Cacouna.

Le coût du projet est évalué à 12 milliards de dollars et transportera 1,1 million de barils par jour, ce qui en fait un projet d’oléoduc surpassant le projet Keystone XL aux États-Unis.

Le projet est d’une importance capitale pour les pétrolières de l’Ouest parce qu’elles sont présentement incapables d’écouler leur production, faute d’oléoducs. Elles doivent recourir au transport par train, avec les risques que cela représente, comme nous l’avons vu à Lac-Mégantic.

Entre 2012 et 2013, la quantité de pétrole brut de l’Ouest transportée par train est passée de 16 963 521 barils à 45 866 808 barils, soit une hausse de 170 %.

Mais le transport par train a ses limites, si on tient compte des projections de production de pétrole brut au Canada en millions de barils par jour (2012 : 3,2 ; 2015 : 3,9 ; 2020 : 4,9 ; 2025 : 6,0 ; 2030 : 6,7).

Pour les pétrolières, la solution est toute trouvée : construire des oléoducs pour rejoindre des ports de mer où il sera possible d’acheminer le pétrole vers les marchés asiatiques et européens.

Cependant, les deux projets les plus importants, soit celui de Keystone XL et celui de Northern Gateway sont présentement bloqués par suite de l’opposition des gouvernements de Washington et de Victoria.

Il y a plusieurs raisons de s’opposer à ces projets et à celui de TransCanada. Des écologistes s’opposent à toute exploitation des sables bitumineux en raison de l’effet dévastateur sur l’environnement. S’opposer aux oléoducs, c’est mettre un goulot d’étranglement.

Le gouvernement de la Colombie-Britannique a plutôt choisi d’imposer cinq conditions au passage de l’oléoduc de Northern Gateway sur son territoire.

1. Le projet doit être approuvé par le processus d’évaluation environnementale.

Un comité conjoint fédéral-provincial a posé 200 conditions à sa réalisation.

2. Le projet doit comprendre la mise en place d’un système de pointe à l’échelle mondiale pour l’intervention, la prévention et la reprise des activités en cas de déversement près des côtes ou dans les eaux au large de la province.

3. Le projet doit comprendre les mêmes mesures en cas de déversement en sol britanno-colombien.

4. Le projet doit satisfaire à la loi en ce qui a trait aux Premières Nations, à leurs droits territoriaux, à leur participation et à leur consultation lors de tels projets.

5. L’économie et les finances de la Colombie-Britannique devront bénéficier du projet proposé à la hauteur des risques auxquels la province, son environnement et ses contribuables ­s’exposent.

Le gouvernement fédéral considère qu’il a répondu aux trois premières conditions avec l’annonce récente de hausse des standards quant aux déversements de pétrole, une augmentation de 50 % des inspections, et l’obligation pour les entreprises de mettre de côté 1 milliard de dollars pour répondre à des catastrophes. Le cabinet fédéral devrait donc donner à la mi-juin son accord au projet Northern Gateway.

Cependant, rien ne sera joué. Les 25 groupes de Premières Nations établis le long du parcours proposé sont quasiment unanimes dans leur opposition au projet. Elles bénéficient de l’appui d’une centaine d’autres communautés autochtones de la province.

Récemment, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des populations autochtones, James Anaya, a déposé un rapport sur la situation des Autochtones du Canada, dans lequel il déclarait que le développement des ressources naturelles ne devrait pas avoir lieu sur les terres des Autochtones sans leur consentement « libre, préalable et informé ».

L’éditorialiste André Pratte de La Presse s’est empressé de le corriger en disant que « la Cour suprême a établi que le Canada avait l’obligation de consulter les Premières Nations. La consultation doit être sincère, mais elle n’équivaut pas à un droit de veto. »

Pratte n’est pas sans savoir que les Autochtones du Québec se mobilisent présentement contre le projet de TransCanada et il ne faut pas oublier que Power Corporation, propriétaire de La Presse, est aussi un des principaux actionnaires de la pétrolière Total, très active dans l’exploitation des sables bitumineux.

Enfin, concernant la 5e condition, le gouvernement de la Colombie-Britannique, fort de l’appui largement majoritaire de sa population, est loin d’avoir donné son accord. Il a d’abord cherché à obtenir de l’Alberta un partage des redevances pétrolières, mais a essuyé un refus.

Il est présentement en négociation avec le gouvernement fédéral pour des « compensations financières à la hauteur des risques ». Selon nos sources, le gouvernement exigerait des centaines de millions de dollars.

Il fait aussi valoir que le projet Northern Gateway ne figure pas dans ses priorités. Il donne plutôt préséance à des projets de construction de terminaux de liquéfaction du gaz naturel présent sur son territoire.

Au Québec, nous sommes en droit d’exiger au minimum une position aussi ferme du gouvernement du Québec face à un projet qui ne représente aucun avantage pour le Québec, mais des risques environnementaux considérables.

Le fleuve Saint-Laurent et les nombreux cours d’eau que traversera l’oléoduc sont aussi importants que les 669 rivières que franchirait l’oléoduc Northern Gateway en Colombie-Britannique.

Les habitants de cette province ont encore en mémoire le naufrage de l’Exxon Valdes qui s’échoua sur la côte de l’Alaska en 1989 et qui provoqua le déversement de 40 000 tonnes de pétrole brut et une nappe de pétrole de 7 000 km2 qui pollua 800 km de côtes.

Il ne faudrait pas attendre de voir s’amarrer les pétroliers géants de type post-Paramax dans le port de Cacouna pour s’inquiéter. Il sera trop tard.

Une autre dimension importante de ce projet est la destination de ce pétrole. Stephen Harper s’est joint aux ténors de la droite américaine pour promouvoir l’exportation du pétrole et du gaz naturel de l’Amérique du Nord vers l’Europe pour réduire la dépendance de cette dernière à l’égard des hydrocarbures russes.

La politique digne de la Guerre Froide du gouvernement Harper en Ukraine est l’expression des intérêts pétroliers de l’Ouest du Canada. Sa logique conduit à une aggravation de la situation internationale avec risque d’une conflagration majeure.

Au-delà des bélugas, tout en intégrant la lutte pour la survie de ces mammifères, il y a matière à une union des environnementalistes, des pacifistes et des indépendantistes pour stopper le projet de TransCanada.