Le Canada s’engage dans une spirale guerrière

Ukraine : jusqu’où ira Harper ?

Le gouvernement de Stephen Harper est en train d’engager le Canada dans une spirale guerrière en Ukraine sans avoir consulté le Parlement et sans débat public.

Le 30 avril dernier, il annonçait l’affectation, dans la région, de la frégate NCSM Regina. La veille, six avions de chasse CF-18 partaient pour la Roumanie.

Une semaine plus tôt, le 23 avril, le gouvernement accordait 11 millions de dollars pour l’envoi de 500 observateurs pour surveiller le déroulement des élections.

Le 13 mars, le gouvernement canadien avait déjà promis une aide financière de plus de 220 millions à l’Ukraine « pour stabiliser son économie ».

À ce soutien militaire et économique, s’ajoute toute une série d’autres mesures : rappel pour consultation de l’ambassadeur du Canada à Moscou; appel au boycott de la réunion du G-8 prévue à Sotchi ; suspension de toute participation à des activités militaires et économiques avec la Russie ; gel des avoirs et interdiction de voyager au Canada imposés à différentes personnalités ukrainiennes et russes ; co-parrainage d’une résolution sur l’Ukraine à l’Assemblée générale de l’ONU.

Avant même le renversement du gouvernement légitimement élu d’Ianoukovitch le 23 février dernier, le gouvernement canadien s’était ingéré dans les affaires ukrainiennes. Le 26 janvier, Andrew Bennett, décrit comme « l’ambassadeur du Canada pour la liberté de religion », a effectué une visite en Ukraine « durant laquelle il a exprimé la préoccupation constante du Canada en ce qui a trait aux violations des libertés fondamentales ».

Le 14 février, John Baird, le ministre des Affaires étrangères, octroyait des fonds aux activistes ukrainiens par l’entremise d’une contribution à l’International Renaissance Foundation, une organisation non gouvernementale ukrainienne, fondée par le milliardaire américain d’origine hongroise George Soros.

Deux semaines plus tard, le ministre Baird se rendait en Ukraine où il apportait un soutien ouvert au renversement du gouvernement démocratiquement élu d’Ianoukovitch en se faisant filmer en portant le foulard des opposants.

Le 22 mars, le premier ministre Harper effectuait une visite en Ukraine et rencontrait le président par intérim Olexandre Tourtchinov et le premier ministre Arseni Iatseniouk. Il a annoncé à cette occasion une contribution de 775 000 dollars pour une mission de surveillance de la situation politique en Ukraine, dirigée par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

L’ingérence du Canada dans les affaires intérieures ukrainiennes n’est pas nouvelle. Un document du ministère des Affaires étrangères, révélé par le Globe and Mail, nous apprend que le Canada « a envoyé trop d’observateurs » pour surveiller l’élection parlementaire de 2012, soit 357 observateurs.

Pour l’élection du 25 mai, il en envoie 500, dont 12 parlementaires, 150 qui feront partie de la mission de l’OSCE, mais 338 autres observateurs indépendants. Le Canada est le seul pays qui envoie en Ukraine des observateurs sur une base bilatérale.

Ce n’est pas la première intervention canadienne dans les affaires ukrainiennes. Un article du Globe and Mail (14 avril 2007), sous la signature de Mark MacKinnon, nous a appris que des diplomates et des politiciens canadiens ont joué un rôle de premier plan dans la « Révolution orange » de 2004.

L’ambassade canadienne aurait versé plus d’un demi-million de dollars et aurait organisé des réunions secrètes avec les représentants de 28 ambassades de pays occidentaux pour influencer le résultat de l’élection.

Un Canadien d’origine ukrainienne, M. Wrzesnewskyj, s’est vanté à l’époque d’avoir investi 250 000 $ de sa fortune personnelle dans l’élection en faisant transiter les fonds par l’intermédiaire de l’Université de l’Alberta. Il a parrainé le contingent de 500 observateurs venus du Canada à même des fonds fédéraux et de 500 autres Ukrainiens venus de façon « indépendante ».

À moins de croire qu’un premier ministre qui bafoue constamment au Canada les droits démocratiques de ses concitoyens se transforme subitement en ardent défenseur des libertés démocratiques à l’étranger, il faut chercher d’autres motifs à l’implication canadienne en Ukraine.

D’abord, facteur non négligeable, Stephen Harper est un militariste. Il a déjà affirmé vouloir reconstituer l’identité canadienne autour de la politique étrangère, de la défense et des forces armées. Après l’échec lamentable de la mission en Afghanistan, il essaie de redorer son blason en jouant les gros bras en Ukraine.

Nos médias essaient de présenter la situation en Ukraine comme une manifestation d’une politique impérialiste et agressive de la Russie. Mais un peu de recul historique démontre que l’offensive impérialiste est plutôt celle de l’OTAN. (voir cartes)

En passant, le fait que les CF-18 canadiens soient stationnés en Roumanie est déjà par lui-même assez significatif !

L’activisme politique du gouvernement Harper s’explique aussi par les intérêts des pétrolières de l’Ouest du pays. L’objectif géostratégique des États-Unis et du Canada est d’envenimer les relations entre l’Europe et la Russie et de raffermir les relations entre l’Europe et les États-Unis.

L’entente de libre-échange transa­tlantique entre l’Europe et les États-Unis présentement en négociation – après l’entente entre l’Europe et le Canada – poursuit le même objectif.

Les États-Unis et le Canada veulent mettre fin à la dépendance de l’Europe à l’égard du pétrole et du gaz naturel russes. Six sites portuaires de liquéfaction de gaz naturel sont présentement en construction aux États-Unis. Le but est d’exporter du gaz naturel en Asie afin de pouvoir rediriger la production du Moyen-Orient et de l’Afrique vers l’Europe.

L’Australie participe à la même opération avec 6 projets d’installations de liquéfaction de gaz naturel en opération et sept autres en construction. En 2018, l’Australie va supplanter le Qatar comme plus grand exportateur de gaz naturel et, dans 4 ou 5 ans, les États-Unis devraient dépasser la Malaisie au 3e rang des pays exportateurs.

L’inversion de l’oléoduc d’Enbridge et le projet de construction d’un oléoduc par TransCanada Pipeline pour acheminer le pétrole des sables bitumineux vers les ports de Cacouna et de St-John au Nouveau-Brunswick s’inscrivent dans le même projet : alimenter l’Europe en hydrocarbures pour troquer sa dépendance à la Russie par une dépendance à l’Amérique du Nord.

Évidemment, la Russie n’est pas sans réagir. Le jour même où les États-Unis annonçaient la mise au ban du milliardaire russe Genady Timchenko, celui-ci apparaissait à la télévision chinoise.

Au mois de mai, Vladimir Poutine sera à son tour en Chine pour signer un contrat majeur d’exportation de gaz naturel. Il devrait également annoncer l’adhésion de la Russie à la China Union Pay Credit Card, le système de carte de crédit le plus populaire au monde après Visa et Master Card. Également à l’ordre du jour avec ses homologues chinois, un important contrat d’achat d’armes russes par la Chine.

Cette consolidation de deux blocs impérialistes, regroupant d’une part l’Europe et les États-Unis, et de l’autre, la Russie et la Chine, nous ramène à la politique de la Guerre froide. D’ailleurs, un article du New York Times révélait dernièrement que les États-Unis remettaient en vigueur la vieille politique de l’endiguement (containment) de George Kennan à l’égard de la Russie.

Le Québec n’a absolument rien à gagner à cette croisade du gouvernement Harper en Ukraine. Sa tradition pacifiste est en nette contradiction avec le militarisme de Stephen Harper.

Dans ce dossier de l’Ukraine où s’entremêlent pétrole et guerre, environnementalistes, pacifistes et souverainistes devraient se trouver sur la même longueur d’ondes. Cependant, on n’entend que les environnementalistes qui s’opposent aux oléoducs. Où sont donc les pacifistes et les souverainistes ?