Tout est lecture pour un liseur de bonne aventure

Le portulan

Le poêle qui ronronne, les portières de voiture qui claquent, des éclats de voix et brusquement, un souffle d’air froid. « Vous prendrez ben un ptit quèque chose ? » Et la réponse résonnait joyeusement dans la cuisine. « C’est pas de refus ! La route a été longue ! » Parce que la route avait toujours été longue.

Des bottes d’hiver qui giguaient sur le tapis de corde pour se déneiger. Du barda autour de la table et des rires qui fusent. Mais surtout des histoires. C’était le temps des histoires ! Pas question de quitter la carpette avant d’en conter une. C’était le rite d’entrée, un passage obligé pour s’introduire dans une maison. « Si le premier conte pousse la porte, voulait le dicton, il faut que le dernier la referme à moitié ».

Tout mijotait à feu lent sur la plaque du poêle à bois, c’était le règne de la cuisinière à trois ponts. « La soupe au barley, ça replace les idées et les cretons, ça donne un sujet de conversation ! » La recette de l’arrière-grand-mère avait le pouvoir de délier les langues et au hasard des tablées, on pouvait entendre des histoires de barbotes volantes, de cochons borgnes, de faisans dorés, des histoires de bagosse et de gueule de bois, de télégraphes, d’échelles magyrus, de morts qui votent et d’équipées au diable vert. Sans parler des blagues de vendeurs et des histoires de famille.

Mon père avait parcouru ce qui m’apparaissait alors comme la vastitude de l’outremonde, celui qui existait par-delà les frontières de notre paroisse où tous ses frères et presque toutes ses sœurs habitaient. La fréquentation de divers milieux, des plus puissants aux plus démunis, l’avait doté d’un regard lucide qui tranchait sur celui de la moyenne des beaux parleurs de notre cuisine.

Son avis était recherché parce que rien ne l’étonnait ou l’impressionnait. Il faut dire qu’il n’avait pas beaucoup d’admiration pour les grandes pointures politiques ou religieuses qu’il avait souvent croisées tard la nuit ou tôt le matin, dans des circonstances où ni la toge, ni la soutane ne sont de mise.

Il me semble parfois que j’ai vu le jour dans l’ordre et le désordre de son continuel va--et-vient entre Val d’Or et Dolbeau, le village aux Oies et Saint-Jérôme, Port Daniel, Pointe-Saint-Charles et Coteau Landing, Saint-Jovite, Senneterre, Saint-Donat, Notre-Dame-du-Sacré-Cœur et Saint-Michel-des-Saints.

Moi, je collectionnais les noms et j’écoutais les histoires. Et en même temps, j’en lisais d’autres qui étaient aussi des relations de voyages, des histoires de pirates ou de cape et d’épée, des récits d’exploration, des sagas ou des odyssées mythiques. Je courais aux quatre coins de l’Europe, de l’Oural à l’Estrémadure, de la prison de Pignerol au Château des Carpates, j’écumais toutes les mers du monde, sans oublier la Rouge, et je me laissais bercer par la musique des adjectifs qui décrivaient les musiques lascives et langoureuses de l’Orient.

Je chauffais à blanc la chaudière de mon imaginaire en attendant le jour où je pourrais chausser à mon tour les bottes du voyageur et sauter sur le marchepied d’une voiture qui partait à la bonne aventure.

Dans ma jeunesse, Bonaventure était le nom d’une gare. Mais le destin en avait déjà décidé autrement. Sans me consulter, il m’avait assigné une place près du poêle pour ouvrir grands les yeux et les oreilles.

Mon rôle serait de garder en mémoire tout ce joyeux brouhaha et toute cette bourlingue dans laquelle j’étais né et de lui donner un sens en la couchant un jour par écrit. On espérait sans doute qu’en plombant mes souliers, j’y parviendrais plus facilement. Je n’ai jamais été intronisé officiellement dans ma fonction. Mais très tôt, ma présence a été tolérée au milieu des grandes personnes où j’étais admis à les écouter de plain-pied.

Lorsque les hommes parlaient entre eux, je n’étais pas systématiquement invité comme mes cousins à aller jouer dans la ruelle ou glisser dans la neige. Il faut dire qu’enfant, j’avais déjà beaucoup d’expérience de l’écoute. La fréquentation de mon paternel m’en avait appris les règles : d’abord, s’intéresser à la personne qui parle ; ensuite, garder ses commentaires pour soi et surtout, ne jamais poser à un adulte une question qui le remet en question.

Nous habitions sur ce qu’on décrit aujourd’hui comme le Plateau. Pendant la guerre, y dégoter un garage pour remiser une voiture était une opération aussi hasardeuse que se procurer une pièce pour la réparer. Mon père avait enfin déniché la perle rare dans une ruelle, entre Christophe-Colomb et Boyer, à six coins de rue de notre domicile.

L’éloignement se calculait en coins de rue parce qu’au retour, chacun représentait une occasion pour mon géniteur de s’arrêter et d’engager la conversation avec une personne qu’il connaissait, c’est-à-dire la moitié de la ville. L’été, la rentrée au bercail durait rarement moins de deux heures. Et l’hiver, une heure trente.

De toutes ces rencontres fortuites, il y en a une qui m’avait intrigué plus que les autres : celle avec un homme qui semblait maigrir ou engraisser à volonté. Ça me renversait que, d’une rencontre à l’autre, sa silhouette puisse changer d’aspect aussi radicalement. Un jour rembourré de partout, la fois suivante, il flottait dans ses habits.

Quand il est redevenu obèse après avoir été maigrichon, j’ai cherché à obtenir une explication de mon père. Comme toujours sa réponse a été laconique. Autant il pouvait être disert et volubile avec ses amis de trottoir, autant il était sibyllin avec moi. « C’est à cause du rationnement ! » m’a-t-il répondu.

Le lien n’était pas évident. Dans mon esprit, le rationnement était identifié à un lieu, le deuxième étage du magasin Messier, sur Mont-Royal, et à une visite mensuelle pour obtenir des timbres qu’on ne collait pas sur des enveloppes.

Ma mère était moins avare de commentaires, mais plus prolixe dans ses explications du rationnement. « C’est à cause de l’Angleterre ! Y paraît que plus on va se serrer la ceinture de not’bord, moins les Anglais ont de chance de perdre leurs culottes de l’aut’bord ».

Ma mère était modiste. « Mais si tu me demandes comment y vont gagner la guerre en enlevant une paillette sur deux dans les garnitures de chapeau, ça ch’pourrais pas te répondre ? Ce qui m’inquiète, par exemple, c’est de penser que ceux qui coupent sur les plumes d’autruche et ceux qui dirigent l’armée, c’est le même monde ! »

À mon air perplexe, ma mère a bien vu que la filiation entre les plumes, l’armée et l’homme aux deux silhouettes était encore moins évidente que son lien avec le rationnement. « C’est à cause du troc ! », s’est-elle empressée de préciser.

La surprise avait remplacé la perplexité sur mon visage. D’où sortait ce foutu camion ? « Non, non, le troc, c’est pas un truck ! » Pour ne pas s’embourber plus avant dans l’explication, mieux valait passer de la cause à l’effet. « Quand tout le monde manque de tout, y en a toujours qui ont du sucre en trop, d’autres de la fleur, du café ou du tissu ; ton monsieur, lui, son surplus, c’est du filage électrique, pis on suppose qu’y espère l’échanger pour obtenir queuque chose d’autre ».

L’homme aux deux formats travaillait donc dans une usine de guerre. Une fois ou deux par semaine, à la fin de son chiffe de nuit, il s’enroulait dans une cinquantaine de pieds de fil électrique isolé – une rareté – avant d’enfiler un manteau qui n’était plus trop grand pour lui. Ça collait. Les fois où je l’avais croisé avec une grosse bedaine, c’était tôt le matin.

On peut se sortir d’une question sans répondre, mais jamais d’une réponse sans question. « Pis nous autres qu’est-ce qu’on a en trop pour échanger ? » Ma mère adorait parler en donnant des indices. « Te rappelles-tu des gros pots de fruits en conserve dans la dépense ? » Et comment donc, j’en rêvais la nuit. « Avec des morceaux de poires, de pêches et d’ananas ? » Je me souvenais surtout de leur mystérieuse disparition.

Subitement tout est devenu clair. « On les a échangés ! » Sans perdre son regard malicieux, ma mère emprunta sa tête de confidence sous le sceau du secret. « Tout ce que je peux te dire c’est que ça beaucoup aidé le père Noël à te trouver un train électrique. » Même le père Noël faisait du troc ! Et je tenais enfin l’explication de sa taille. Il était gros parce qu’il s’enroulait dans le fil électrique.

La vie se présentait comme une suite d’énigmes où les mots, les choses et les gens ne voulaient jamais dire tout à fait ce qu’ils semblaient dire.

Un mot pouvait avoir plusieurs significations, désigner plus d’une chose et s’expliquer par d’autres mots dotés des mêmes propriétés et ainsi de suite à l’infini.

Les mots servaient d’abord à dire ce qu’on faisait, qui on était, d’où on venait et où on allait. Mais aussi à placoter, à péter de la broue, à faire rire, à faire pleurer, à charmer, à séduire, à chanter la pomme, à tourner autour du pot et à embellir l’ordinaire. Le soir venu, la verve populaire des conteurs effaçait le poids du labeur et confirmait la supériorité des mots du cru sur la réalité des boss. « Donnez-moi le souffle d’un mot, a écrit un poète persan, et je reconstruirai le monde qu’il a créé ! / citez-moi un vers et je réinventerai l’univers qui l’a inspiré »,

Au milieu de tous ces concours de palabres, ma mère avait tout de même trouvé le temps de me rappeler à l’ordre et de m’apprendre à ne pas mentir, en s’empressant d’ajouter, me fixant droit dans les yeux : « On n’est pas obligé de tout dire ! » C’est-à-dire de répéter mot à mot tout ce qu’on entend. Et encore moins en présence de la personne qui était l’objet du propos.

Pour ma mère, bavasser était le pire des péchés. Dans son pénitentiel, c’était la faute originelle. « Si on a été chassé du paradis terrestre, tu peux être sûr que c’est pas la faute de nos premiers parents. C’est sûrement parce qu’y a une sœur de la Providence qui est allée bavasser au bon Dieu que le serpent avait des mauvaises pensées ».

Ma mère concevait la vie en société comme un enchaînement de vérités successives où chaque personne a droit à sa propre mesure de vérité. Beaucoup plus tard, l’enseignement des Jésuites n’a fait que me le confirmer : « Vérité tue n’est pas mensonge ! » La restriction mentale est le ferment de la diplomatie. D’ailleurs, les bons menteurs sonnent juste. On peut tirer le vrai du vraisemblable, mais l’inverse n’est pas toujours vrai.

À cinq ans, je ne rêvais pas d’être une mémoire et encore moins d’en être l’écriture, mais à l’ombre du poêle, j’avais découvert que les mots en révèlent plus qu’ils n’en disent ; qu’ils entretiennent des liens entre eux à l’insu de ceux qui les utilisent ; qu’une langue populaire s’exprime par images ; que l’histoire est une chanson à répondre, la culture un contre-chant, la religion une autre langue, et que la pire des angoisses est la peur de manquer de mots devant l’inconnu.

J’étais né dans la famille d’Ulysse et on m’avait distribué dans le rôle d’Homère. J’avais donc ouvert grand les yeux et les oreilles et découvert que la clef de l’écriture était la lecture. Tout était lecture : celle des gens comme celle des livres, celle des mots comme celle des gestes, des attitudes, des silences et des rires, celle des présages, des signes, des coïncidences et, la plus importante de toute, celle du non-dit. « Quand le vrai dit faux, le faux sonne vrai, pour citer un maître chinois, là où il n’y a rien, il y a tout ».Tout est lecture pour un liseur de bonne aventure.

Autrement dit, j’avais appris à lire le monde. Comment prévoir que l’année suivante, en fréquentant l’école, j’allais tout désap­prendre ?